ON NE MET PAS LE BÂILLON À L’ART

Toute démarche artistique authentique finit par dépasser l’intention de son créateur en se posant comme une énigme.

C’est le cas avec la performance “Quadrati cerchi” réalisée par l’artiste conceptuel italien Gino De Dominicis en 1969. Et c’est le point de départ qui m’a inspiré dans la création de cette animation vidéo, afin de mettre en évidence le double défi auquel l’humanité est confrontée aujourd’hui.

Un défi scientifique

Imaginez qu’en lançant une pierre dans l’eau, vous auriez une probabilité extrêmement faible mais non nulle de créer des carrés plutôt que des cercles. En théorie, tout dépendrait du nombre de fois que vous et les générations suivantes répéteriez l’action. C’est mathématique nous dit la science !

Un défi philosophique

Face à la perspective de la mort, nous rêvons d’immortalité et refusons les limites dictées par la nature en cherchant à rendre le monde prévisible et contrôlable, à provoquer une rupture dans la continuité afin de nous libérer du mythe de Sisyphe qui nous condamne pour l’éternité. C’est ontologique répond la philosophie !

La performance mise scène par l’artiste romain et filmée par Gerry Schum coïncidait cette même année 1969 avec deux événements qui passèrent presque inaperçus à l’époque mais qui allaient se montrer par la suite déterminants :

  • la naissance du réseau Arpanet, ancêtre d’Internet
  • la création du pixel, élément géométrique et unité de mesure universelle des écrans numériques actuels

Un demi siècle s’est écoulé entre la performance de Gino De Dominicis et le confinement forcé de la moitié de l’humanité dû à la pandémie mondiale de coronavirus en 2020. Mais il n’aura fallu que quelques jours pour voir l’adoption massive des technologies numériques devenir elle aussi “virale”.

Le simple fait de sortir de chez soi étant interdit, nous sommes entrés de plain-pied dans le monde de l’illusion où il devient impossible de faire des ronds dans l’eau parce que les cercles se muent automatiquement en une multitude de carrés invisibles mais bien présents sur nos écrans : les pixels.

Dans l’attente d’un hypothétique vaccin, les dispositifs de connections tels que smartphones et ordinateurs sont les seuls moyens de contact à la disposition des individus confinés chez eux, les exposant du même coup à des campagnes de “vaccination digitale et cérébrale” sans précédent. Ce tournant ouvre la voie à la surveillance généralisée des populations et au biopouvoir que l’exploitation de nos data permettra d’exercer sur nos vies.

La “pixellisation” progressive de notre environnement et la numérisation de nos vies sociales vont en s’accélérant, signes que le projet transhumaniste de substitution du monde réel par un monde virtuel est en cours.

Désormais nous sommes prévenus qu’en cas de pandémie, de guerre, de catastrophe naturelle, écologique ou nucléaire, nous devrons nous réfugier dans un monde numérique, dominé et contrôlé par les statistiques, les probabilités et les chiffres.

Demain, les codes numériques de l’intelligence artificielle remplaceront-ils définitivement les codes alphabétiques de la pensée humaine ?

Le risque majeur est de voir se transformer les humains en simples numéros, 100% contrôlables et influençables par des algorithmes, une fois que le confinement et les masques qui nous bâillonnent seront tombés. Une aubaine pour les transhumanistes comme Elon Musk qui déclare :

“La probabilité que cet univers soit une réalité de base et non une simulation informatique est de une sur un milliard.” 

Le problème c’est que l’on peut faire dire ce que l’on veut aux probabilités, il suffit de convertir le hasard en principe d’incertitude plus ou moins élevé et le tour est joué !

Mais peut-on en finir avec le hasard et la fatalité en mettant la vie en équation ?

Selon moi, la vraie question qui se pose en forme d’énigme à l’aube du troisième millénaire est plutôt celle-ci :

Demain pourrons-nous encore librement faire des ronds l’eau, sans avoir à lancer d’abord des pierres sur les écrans de pixels qui nous cachent la réalité ?

SAOULE PONT MIRE RATS BEAUX

“En poésie nous avons des droits sur les paroles qui forment et déforment l’univers”

écrivait le poète français Guillaume Apollinaire, mort de la grippe espagnole(1880-1918). Et encore :

“L’homme est à la recherche d’un nouveau langage auquel la grammaire d’aucune langue n’aura rien à dire.”

Application avec le fameux poème “Le pont Mirabeau”,  librement repris et interprété en “Langue des Oiseaux”, à l’heure où la pandémie mondiale de coronavirus fait rage, avec la voix originale du poète lui-même enregistrée il y a plus de cent ans et la musique de Roberto Bellatalla, compositeur du thème musical créé pour accompagner “La conférence des Oiseaux”, du poète mystique persan Farid al Din Attar.(1145-1221).

Saoule pont mire rats beaux cou houle lasse scène

Haine os âme mourre

Faute-île qu’île ment sous vie haine

L’âge oie veut né tout joue rat prélat paix haine

Vie haine l’âne huis sot nœud leurre

Laids jours sangs vont jeu d’eux meure

L’aime un d’en l’aime un raie ce ton fasse sa face

Temps disque saoule pont

Deux n’aube rat pas ceux

Dés éthers nées elles heures œufs gares longs deux cils as

Vie haine l’âne huis sot nœud leurre

Laids jours sangs vont jeu d’eux meure

L’âme mourre sang va qu’homme sept hauts cour hantent

L’âme mourre sang va

Qu’homme lave y élan te

Haie qu’homme laisse paix rance hait vie eau lente

Vie haine l’âne huis sot nœud leurre

Laids jours sangs vont jeu d’eux meure

Pas ceux les jours et pas ceux laissent mènent

Nie tant pas sait

Ni laits amoureux vie haine

Saoule pont mire rats beaux cou houle lasse haine

Vie haine l’âne huis sot nœud leurre

Laids jours sangs vont jeu d’eux meure

PILLEURS DE TRONCS

Le soleil finit par percer la brume et on devine une rivière qui roule ses eaux grises et froides en contrebas de la route. Une voiture se range sur le bas-côté et deux hommes en descendent, bottes de caoutchouc jusqu’aux genoux, suivis d’un chien qui disparaît aussitôt dans le taillis.
– Qui ne pisse pas en compagnie est un voleur ou un espion. Tu te souviens du père Machin ?
– Ouais, un type bizarre, qui buvait exclusivement du vin de messe.
– Quand il parlait de sa maladie, il disait qu’il allait bientôt “défunter”. On ne savait pas trop s’il fallait rire ou pleurer.
– Encore un que l’idée de mourir avait rendu comme un chien qui court dans tous les sens pour fuir sa queue en feu.
– Ha ! Ha !… Tayau !… Viens là ! Putain de clebs ! C’est vrai qu’il s’était mis à courir les femmes… l’instinct de vie, c’était plus fort que lui et il fallait qu’il jette tous ses spermatozoïdes dans la bataille !
– Oui, le sexe était devenu son credo mais le combat était perdu d’avance, il le savait.
– Comment un prêtre, même défroqué peut-il en arriver là ?
Le plus grand des deux se reboutonne en marchant les jambes écartées, enfile deux doigts dans la bouche et siffle le chien. L’autre penché en avant prend son temps en regardant le ruisseau d’urine rigoler doucement dans le fossé.
– L’amour tout simplement ! Sauf que passer de l’amour de Dieu à celui d’une femme, même bigote, au lieu d’apaiser le démon de la cinquantaine qui lui tiraillait le bas-ventre, n’avait fait qu’attiser une concupiscence refoulée au plus profond de lui depuis l’adolescence. Et je soigne mes mots !
– Con-cul-pissant… C’est tout-à-fait-ça !
– Le problème c’est qu’à peine défroqué par son évêque, leur ménage avait pris l’eau. La grenouille de bénitier qui l’avait dévié du droit chemin n’avait pas supporté de le voir perdre son auréole de saint homme de la paroisse, quand ils avaient reçu les résultats de son test de fertilité : négatif. Ils avaient consulté une spécialiste du centre de Fécondation artificielle, une certaine Céline Elef, qui était aussi la principale donatrice de la paroisse pour le financement de la restauration d’une sculpture en bois du petit Jésus de l’église du père Machin, complètement bouffée par les vers.
– Céline… Elef, quel nom bizarre celle-là !
– À la fin il n’y en avait que pour elle…
– Normal, après d’être fait plaquer par sa pénitente, c’est encore cette Céline Elef qui lui avait annoncé, avec un petit sourire à peine gêné, que sa prostate était foutue depuis longtemps et qu’il n’en avait plus que pour trois mois à vivre. Elle était athée jusqu’à la moelle. Selon elle, pas d’âme, que des cellules saines ou cancéreuses, des statistiques, un protocole à suivre, une prise en charge médicale totale, des centres de fécondation in vitro et des utérus artificiels, mais pas de Bon Dieu, pas de Paradis. Condoléances. Curer le petit Jésus des vermines qui le ronge, c’était juste pour l’image de la clinique. Un vrai “voyage au bout de la nuit” cette Céline Elef !
– Ça fait quand même un sacré vide ! Au moins avec lui on avait quelque chose à boire ou à dire, même si dans sa bibliothèque, à la fin, il n’y avait que du vin de messe et des Bibles. Tu te souviens, toutes sortes de Bibles, des vieilles au cuir élimé qui sentaient l’église, d’autres le soufre, avec toutes les pages cornées à la diable. Des Bibles luthériennes, des Torah en hébreu et des éditions, en anglais, en allemand, en espagnol, en portugais, en grec, en chinois, en arabe, des Bibles syriaques en araméen, des Bibles septantes pour les orthodoxes, en grec, en russe, en serbe et j’en passe… et même une Bible de missionnaire espagnol en langue Algonquin ! Sur le rayon du bas, on trouvait des éditions grands formats aux couvertures glacées, illustrées avec des dessins mal faits, des Bibles “digest” de poche de la taille d’une fiasque de gnôle en cas d’urgence, un exemplaire de “la Bible pour les Nuls” et une bd de catéchisme style Tintin titrée “Jésus au Congo”… Et tout en haut, hors de portée des enfants c’était l’Enfer avec un traité des Positions du Missionnaire, une édition du Kama Sutra et une Bible évidée à l’intérieur pour planquer des photos pornos. Je n’ai jamais vu autant de versions de ce livre pour parler de l’amour dans toutes les langues. Une vraie tour de Babel en érection !
– Bah… Belle, quand j’y pense, elle ne l’était pas vraiment mais il disait qu’au début il avait été séduit par sa voix au confessionnal, et toutes les cochonneries qu’elle lui avait racontées sous le manteau. De là à lui proposer aussi sec un rendez-vous galant dans un centre de fécondation artificielle…
– Ouais sous la mantille de crêpe noir se cache l’amante… ou la mante religieuse ça dépend ! Le spermogramme négatif du Père Machin l’avait refroidie. Elle s’était muée en Sainte-Nitouche pour lui, mais pas pour le jeune séminariste qui avait été nommé à sa place.
– Au fond elle voulait bien concevoir un gosse mais comme Marie, sans coucher avec un homme, alors elle s’était imaginée qu’il valait mieux débaucher un curé pour être sûre au moins de faire un fils de Dieu.
– Et il avait mordu à l’hameçon !
– Paix dévorante à son âme.
Le plus petit balance la bouteille de bière qu’il vient de finir et se reboutonne à son tour.
– A propos d’âme, tu as pris les hameçons n°12 ?
– Bon Dieu j’allais m’asseoir dessus !
Le chien saute dans le coffre et la voiture repart en direction de la vallée, laissant derrière elle la brume se poser en haut de la colline et masquer la fumée noire d’une chapelle dévorée par les flammes.

LE RETOUR DU BOUGNOULE

Dans le quartier, tout le monde l’appelait Mr Albert mais son vrai nom était Mohamed. Il y avait déjà quelque temps qu’on ne le voyait plus traîner au bar chez Saïd. Les vieux harkis de la rue Myrha le disaient malade ou mort. On savait seulement qu’il était sorti de chez lui début novembre. Son copain Bouchaïb l’avait croisé avec un grand sac et une valise, la goutte au nez devant le foyer. Il était habillé d’un manteau gris et coiffé de son habituelle chapka. Comme il était pressé, il lui avait demandé où il allait. En pèlerinage avait-il répondu. Mais sa réponse lui avait paru plutôt étrange, vu que le pèlerinage à la Mecque était fini.

Ce qu’il ne savait pas, c’est que Mr Albert avait pris ensuite le métro à Barbès jusqu’à la station Châteletles-Halles, puis il avait changé de ligne pour rejoindre la Gare de Lyon où il avait grimpé péniblement dans un train pour Marseille. Une fois dedans, il lui avait fallu un bon quart d’heure pour hisser ses bagages dans les soutes du TGV, sous le regard indifférent, pour ne pas dire dégoûté, des cadres en déplacement.

A la Gare Saint-Charles de Marseille, il avait porté à pied sa valise et son sac jusqu’à un arrêt de bus, dans lequel il les avait chargé à grand peine, sans l’aide de personne, pour rejoindre le bar de son cousin Ali derrière le Vieux Port. Là, il avait fini la soirée, assis au fond de la grande salle jaune, à siroter du thé à la menthe devant l’écran vert de la télé qui égrenait les résultats des courses hippiques et à jouer aux cartes avec d’autres vieux arabes comme lui, sous les pales des ventilateurs qui les enroulaient d’une écharpe de fumée bleue.

Le lendemain matin, il s’était embarqué pour Alger sur le paquebot El Djazair II de la compagnie Algérie Ferries. La mer était houleuse et il avait passé toute la nuit sur le pont supérieur sans dormir, à regarder défiler les nuages déchirés devant la lune, pour ne pas voir les autres passagers vomir dans les coursives.

A la descente du bateau, le fils de son petit neveu Mokhtar était venu l’attendre avec une vieille 504 Peugeot “année 1969, toute retapée”. Il avait chargé promptement ses bagages dans le coffre et ils avaient pris la direction de Bellecourt, remonté la rue Belouizdad puis contourné l’îlot Belhafaf. La voiture s’était arrêtée en double file, le temps de déposer Mr Albert sur le trottoir devant la boucherie de son frère Abdel qui était sorti en blouse, les manches retroussées sur ses mains encore saignantes. Leurs bras s’étaient écartés en craquant un peu et ils s’étaient embrassés. La belle-sœur continuait de réajuster son fichu et joignait les mains au ciel en répétant :

– Mon Dieu, regarde qui est là ! Mais c’est l’Arbi !

Le soir ils avaient mangé le couscous ensemble en parlant de la fête qu’ici tout le monde préparait depuis un mois et des invités qui avaient promis de venir. Le secrétariat de la mairie avait même appelé plusieurs fois pour confirmer qu’un responsable de la culture passerait sans doute pour faire une déclaration importante à cette occasion.

Pensez, si la date du 7 novembre ne signifiait rien d’autre en France qu’un espace vide entre deux cérémonies – le premier novembre pour les morts “en général” et le 11 novembre pour les tués “en particulier” -, au 93 de l’ex-Rue de Lyon, devenue depuis la rue Mohamed Belouizdad, le 7 novembre représentait une date historique : l’anniversaire de la naissance d’Albert Camus.

C’était un évènement attendu dans tout le quartier ! Avec Mr Albert parmi eux, c’était aussi une cérémonie familiale ! Le grand écrivain avait été le “cousin” français, l’ami d’enfance de l’oncle Mohamed. Bien avant l’Indépendance, quand il ne se faisait pas encore appeler Mr Albert.

Après manger, il avait déballé de son sac, précieusement enveloppés dans des pantalons, des maillots et des chemises achetés chez Tati, divers objets parmi lesquels un livre à la couverture élimée qu’il avait fait glisser entre ses doigts comme un morceau de savon. Le Mythe de Sisyphe.

– Regarde Hamed dit-il au plus jeune de ses neveux qui voulait devenir maître d’école. Voici le livre que mon ami Albert Camus m’a donné. Tu vois, il a même écrit mon nom dedans. Il lut avec fierté la dédicace qui s’étalait sur la page de garde :

Il faut imaginer Mohamed heureux.

Albert C.

– Et maintenant je dois te dire un secret. Ce livre, il a eu l’idée de l’écrire un peu grâce à moi, à l’époque quand je travaillais sur les chantiers et que je montais deux sacs de ciment de 25 kg à l’épaule sur les toits d’Alger. Tu verras, c’est un livre que tu pourras lire et relire toute la vie, il t’apportera toujours la réponse que tu cherches. Il est à toi maintenant.

Hamed prit le livre et Mr. Albert se sentit délivré d’un poids énorme, comme soulagé d’avoir accompli ce qu’il s’était promis. Il alla ensuite se coucher sur un divan qu’on lui avait préparé et il dût traverser une “montagne pleine de nuit” car le matin, ils le trouvèrent mort.

Il était écrit que 2013 ne serait pas une grande année pour la culture en France, ni en Algérie. Au lieu de fêter le centenaire du grand écrivain, les invités durent se contenter de la veillée funèbre de Mr Albert.

MENSONGE IN A BOTTLE

“And in your dream, you can see yourself as a prophet saving the world.”

Frank Zappa

Notre départ eut lieu un soir de novembre. Il avait fallu tromper la vigilance de la Financia qui patrouillait sur la route principale de l’île de Lampedusa, pour atteindre la plage des Conigli. Bizarrement, personne n’avait posé de lapin. Une fois arrachés aux broussailles du canyon, nous nous retrouvâmes une poignée d’hommes, sortis de nulle part, avec nos sacs marins plantés devant nous sur le sable, sans sponsor ni billet de retour.

La mer ne bronchait pas. Il y avait seulement le cliquetis régulier des graviers et du ressac. Bientôt, le moteur d’une barque tournant au ralenti se fit entendre derrière la ligne blanche des vagues du bord. Il fallut faire vite. Avec nos pantalons retroussés jusqu’aux genoux, la Guarda Costiera nous aurait pris pour de vulgaires trafiquants de drogue, avant de se rendre compte de son erreur.

Derrière nos barbes et nos sourires crispés, nous étions vraiment paumés sur cet îlot à la dérive, entre l’Europe et l’Afrique, engoncés dans nos cirés et lestés par nos sacs bourrés de rations de survie, tapotant fiévreusement des messages sur nos téléphones qui partaient se perdre dans l’épaisseur de la nuit. Pour tout dire, on se gelait les miches dans l’indifférence générale, à l’heure du journal de 20h, sur France 2 ou Rai 3, quand les français et les italiens “de souche” ou “non de souche” vont tranquillement se doucher, se moucher, se coucher, se toucher.

Nous avions fait connaissance à l’époque où le nègre qui écrivait les discours de Sarkosy s’était laissé emporter par sa verve coloniale : “L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Jamais il ne s’élance vers l’avenir. Dans cet univers où la nature commande tout, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.” Nous étions tous d’accords pour dire que ces mots prononcés à Dakar en 2007 par le chef de la sixième puissance militaire mondiale ne présageaient rien de bon.

Et puis BHL s’en était mêlé. Les cheveux en bataille, il avait conseillé à Sarkosy de faire la guerre à Kadhafi, au lieu de s’occuper de l’amicale des anciens “nouveaux philosophes” et du rendement de ses actions dans le commerce des bois précieux. La guerre finie, une foule de réfugiés n’avait pas tardé à affluer en Libye. Après des somaliens et des éthiopiens qui avaient traversé le Sahara à pied pour tenter de franchir la Méditerranée, des afgans puis des tunisiens et des égyptiens s’étaient succédés, bientôt suivis par des syriens et des libyens eux-mêmes qui fuyaient la guerre civile. Des migrants de tous les horizons du Moyen-orient et de l’Afrique sub-saharienne affluaient au Maghreb et se retrouvaient en rade à Misrata.

On s’était dit pourquoi pas nous ? Pourquoi on n’oserait pas sortir de notre cage dorée de Schengen pour aller voir ce qui se passait là-bas, de l’autre côté de la mer ? Des hommes et des femmes pleins d’espoir étaient assez fous pour se lancer avec leurs enfants sur des boites de sardines bouffées par la rouille et faisaient naufrage par centaines, sans témoin ni rubrique nécrologique. Nous en conclûmes que partir à l’assaut des courants et des vents d’automne était peut-être une utopie. Mais géographiquement, c’était moins absurde que rêver d’affronter les tempêtes de sable du Paris-Dakar… sur les pistes d’Amérique du Sud !

Le seul moyen d’en avoir le cœur net, c’était d’aller nous rendre compte par nous-mêmes. Alors en guise de ceinture d’explosif, tout le monde avait opté pour la bouée de sauvetage et la balise Argos. Je ne sais plus lequel d’entre nous, eut l’idée de remettre à flot le radeau de la Méduse. Pour montrer au monde entier notre solidarité avec ces sans-papiers et faire savoir que la Méditerranée n’était pas l’affaire d’une bretonne, toute Marine Le Pen qu’elle fût, puisqu’elle n’avait pas résisté à l’envie de venir sur l’île pour clamer à qui voulait bien l’entendre qu’il fallait repousser l’immigration et renvoyer tous ces misérables d’où ils venaient.

Je l’avoue, cette idée de faire le voyage en sens inverse nous travailla, mais pas pour les mêmes raisons qu’elle. D’aller nous échouer en Afrique pour leur dire gentiment de laisser tomber leur rêve de venir en Europe, qu’il n’y avait pas de place pour eux ailleurs que dans des camps de détention ou, pour les plus noirs et les plus chanceux, dans les rangs des vigiles de Carrefour et d’Auchan… C’était de la pure folie. Raison de plus pour pousser le bouchon. Les uns comme les autres, nous n’avions rien de prévu pour les cinquante années à venir.

En quelques minutes, nous embarquâmes sans alerter les autorités maritimes qui regardaient le match de foot Roma-Napoli ce soir-là. Les lumières du port de Lampedusa dansèrent un moment avant de disparaître derrière les hautes falaises de l’île. Des cannettes de bière passèrent par dessus bord, vite rejointes par nos cartes d’identité. Le plus zappaien du groupe, c’est-à-dire moi, se mit à chanter :

And in your dream,

you can see yourself

as a prophet

saving the world

the words from your lips…

I am not a crook…

I just can’t believe

you are such a fool !

Et puis plus rien. Cap fut mis sur Misrata et la nuit nous avala jusqu’au dernier.

PS : A l’heure où j’écris ces lignes, tous les autres sont morts. Je dérive depuis des jours et des nuits sous une pluie glacée et il y a peu de chance que ce voyage aboutisse ailleurs qu’au fond de l’abysse. Pour finir, sache que ce message était dans une bouteille attachée autour de mon cou et que ma tête a dû s’en séparer pour que tu puisses le lire.

Un jour mon drone viendra

Une mouche bourdonne depuis un moment derrière les baies vitrées du Régina, avant de venir se poser sur l’écran de télé allumé. Dans la suite climatisée de l’hôtel, une vieille femme est étendue sur le lit. La peau diaphane et tirée de son visage contraste avec la chair boursouflée de son cou et de ses bras, marquée de taches brunes. La bouche grande ouverte, elle ronfle sans retenue devant Blanche Neige et les sept nains. Dehors c’est le mois d’août. Avec ses coupoles luisantes et sa façade de stuc Belle Époque, le luxueux palace niçois semble une énorme meringue prête à voler en poussière sous l’écrasante chaleur de l’après-midi. Le boulevard somnolent charrie quelques touristes nordiques rougis par les bains de mer, à peine troublé par le cliquetis électrique d’un drone lançé à l’assaut de l’espèce de vacherin de luxe sur la colline Cimiez. Le petit aéronef survole un instant le solarium du jardin et vient se poser près du court de tennis. De beaux infirmiers vêtus de blanc accourent pour récupérer l’engin, tel un ballet de ramasseurs de balles à Roland-Garros.

La vieille femme est en train de rêver qu’elle assiste à une réception fastueuse sur un bateau de croisière. De grands miroirs renvoient son image entre les candélabres dorés. Elle est jeune et belle, l’orchestre joue son air préféré. Soudain la piste de bal commence à s’incliner. Le piano à queue pique du nez sur les danseurs qui tentent de s’accrocher désespérément aux tables rivées au sol. Le navire se met à couler, mais curieusement, la situation lui paraît comique et elle continue de tourner avec insouciance dans les bras de son cavalier, ivre de musique et de champagne. Bientôt l’orchestre et les couples de danseurs disparaissent autour d’elle, tandis qu’elle plane sans effort à la surface d’une eau sombre aux reflets de pétrole, dans une immense robe de mousseline blanche. Elle se sent légère comme l’écume, bercée par la musique qui semble sourdre du fond de l’océan. Puis elle prend conscience qu’il fait noir, que ce n’est plus la voix d’Adriana Caselotti et la merveilleuse ritournelle de son enfance, mais le Chant du Cygne de Schubert. Elle ouvre alors des yeux épouvantés.

Un homme roux aux sourcils épais et au visage poupon vient à l’instant de couper le son de l’écran géant. Il pose la télécommande sur le lit et s’éloigne sur la pointe des pieds, après avoir retiré ses gants blancs et desserré avec soulagement le nœud papillon qui l’étrangle. Puis il ôte son frac noir et entreprend de déboutonner sa chemise marquée de larges auréoles de transpiration sous les bras, lorsque le téléphone sonne.

Hello… No… Ms Alison is always sleeping…  très bien… Entendu Sir professeur… Great… je lui dirai à son réveil, répond-il à voix basse avant de raccrocher.

– Harold, qu’est-ce qué c’eyeiiiiii qué cette “ténoue” débrayée ? demande la vieille anglaise éveillée qui observe le majordome, dans un français au goût de chewing-gum.

Les yeux écarquillés, elle mâchouille nerveusement sa langue pâteuse à la recherche de son dentier. Se sentant pris sur le fait, Harold s’empresse de remettre sa veste et de réajuster son nœud papillon. Il fourre à la hâte ses mains moites dans les gants et se courbe servilement devant le frigo pour en extraire une bouteille de Cristal. Une goutte de sueur perle sur la couperose de ses joues de marmotte écossaise. Ses doigts empêtrés s’affèrent fébrilement pour libérer le bouchon de sa gangue d’aluminium, pendant qu’il répond dans un français presque parfait :

Milady… Le professeur Balançon a appelé pendant votre sommeil… pour confirmer que l’opération est fixée pour demain matin.

Semblant sortir d’une bande dessinée de Dylan Dog, une infirmière jeune et souriante apparaît alors de derrière une tenture pour aider la vieille dame à se redresser sur le lit et caler un oreiller derrière son dos. Visiblement contrariée, lady Alison farfouille sous les draps en quête de la télécommande. Ses doigts maigres et noueux, terminés par de faux ongles proéminents, semblent deux pattes de poulet bagués “label or”. Harold dépose la coupe givrée sur un guéridon et hausse le volume de la TV tandis que Blanche Neige chante à tue-tête. Les yeux de la vieille femme se mettent à pétiller, autant par la vue des bulles de champagne qui s’agitent dans le verre, que par le spectacle des nains émerveillés, sautillant dans tous les sens. Elle renverse le cou en arrière et les yeux mi-clos, elle fait mine de tendre la coupe à droite et à gauche, vers on ne sait qui, pour trinquer au futur, à l’inconnu, à une seconde vie… Elle se souvient vaguement de la robe de mousseline qu’elle portait dans le rêve, puis elle commence à fredonner :

Someday my prince will come !

Un son étrange de vagues et de cris de mouettes entoure l’infirmière en train d’arranger machinalement un bouquet d’œillets rouges, qui auraient sans doute été des roses, ailleurs qu’à Nice. La mouche bleue se pose sur une fleur, pendant que la jeune femme sort un smartphone blanc de sa poche et tapote sur l’écran d’un doigt impatient, comme Eve avait dû faire sur la pomme pour tester la validité du larcin. Puis avec un large sourire, elle annonce la mise en place du nouveau protocole de traitement de Lady Alison.

Le téléphone sonne depuis un moment sur la terrasse lorsque le professeur Balançon émerge de la piscine en cascade qui semble s’écouler directement dans la mer, grâce à la perspective créée par un éco-architecte de renom. C’est Enzo qui l’appelle pour lui annoncer que le système a détecté un “poisson”, mais il faut faire vite, avant qu’il ne disparaisse du champ couvert par l’antenne.

– Là je sors en bateau pour aller me rendre compte sur place et inspecter la zona dit Enzo, en trainant nonchalamment sur le a avec l’accent italien.

Balançon l’imagine une seconde en costume blanc et lunettes noires, arpentant nonchalamment le pont de son yacht, attentif aux manœuvres d’appareillage pour sortir du port de Cannes.

– … J’ai vu Pierrot le pêcheur, poursuit Enzo, il va poser les filets ce soir. Si la mer ne se lève pas, tu auras ta caisse de poissons demain matin… Et des langoustes, je lui ai bien précisé des langoustes ! Tes patients seront contents !

Après le coup de fil d’Enzo, Balançon s’habille et rend visite à Lady Alison, qui se confond en niaiserie sur ses manières d’homme charmant et “d’irrésistibeule” séducteur. Il lui assure que tout se passera bien, qu’elle n’a pas de souci à se faire sur l’intervention. Il a pu trouver un donneur compatible et sa greffe de foie aura lieu dès le lendemain. Ce n’est plus qu’une question d’heure maintenant. Il faudra bien sûr arrêter le champagne pendant quelques semaines, pour éviter tout risque de rejet, le temps que son organisme s’adapte. Et elle retrouvera bien vite une vie… pétillante !

En fin d’après-midi, Balançon quitte le Régina pour se rendre dans son SPA de bien-être et d’esthétique en centre ville, où il se fait coiffer, masser et pommader, en prévision d’une interview et d’une séance de shooting avec une journaliste d’un magazine people russe.

*

La nuit suivante, Alison est réveillée plusieurs fois en sursaut par le même cauchemar qui revient la tourmenter. Elle est nue devant un miroir et regarde son corps, avec la sensation étrange que ce n’est pas le sien. Non, elle n’a jamais eu ces traits flétris et ces cheveux blancs, non elle n’est pas malade et elle ne veut pas mourir ! Devant la glace, elle observe avec effroi les traces des opérations infligées au cours de sa vie pour avoir des lèvres, un nez, des fossettes, des seins, des jambes, un ventre, des flancs, des fesses et des cuisses parfaites. Et elle a l’impression écœurante d’être dans le corps rapiécé d’une autre.

– Mais pour qui j’ai fait tout ça répète-t-elle ? Pas pour moi !

Alors, dans l’image renvoyée par le miroir apparaît Gérald, son mari rencontré lorsqu’elle était mannequin nue aux Folies Bergères. C’était le premier homme à lui avoir donné conscience de son pouvoir hypnotique sur les mâles. Le premier à lui avoir fait sentir quand il la regardait, que son corps la fuyait complètement et, étrangement, qu’elle éprouvait une sorte de plaisir indéfinissable à être dépossédée de sa chair pour lui appartenir complètement. Puis surgissent d’autres visages dans le miroir, les connus et les inconnus entrevus un instant parmi son public d’admirateurs, tous ceux qui de près ou de loin avaient nourri son obsession croissante pour les interventions chirurgicales. Toute sa vie, elle n’avait fait que modeler son corps afin de correspondre à l’idéal féminin recherché par les hommes, selon elle et d’après sa propre expérience – cela allait du PDG éduqué mais soporifique à l’hidalgo sauvage mais odieux !

Dans la glace maintenant, elle ne voit plus que ses yeux cernés par toute cette chair fatiguée et difforme, et elle se demande à qui appartient désormais ce corps exhibé sans pudeur dans ses moindres recoins et qui lui est étranger ? À l’un de ses hommes qui la fixe des yeux derrière son épaule, fasciné par son “horrible” beauté ou à cet autre qui baisse un regard rempli d’angoisse ? Alison voudrait hurler et s’échapper, mais elle s’éveille la bouche scellée par une soif intense, avant de retomber dans la torpeur aussitôt.

**

Dans le même temps, à quelques encablures de Nice, la nuit couvre le bout de récif qui fait face au petit musée préhistorique de Vintimille, situé juste derrière la frontière italienne. Par une étrange attraction magnétique, des dizaines de migrants continuent depuis des jours à venir s’agglutiner sous les grottes de Balzi Rossi. Comme la police française les refoule, ils ont décidé de camper là, s’abritant de la pluie sous des couvertures d’amiante. La scène est fantomatique, digne d’une chorégraphie de Carolyn Carlson. Elle se déroule en contrebas de la route, éclairée par des projecteurs puissants. Stoppés net dans leur migration, les hommes vont et viennent nerveusement sur les rochers face à la mer. Rien ne semble avoir changé depuis le paléolithique, lorsque les premiers homo sapiens à la peau noire arrivaient par petits groupes d’Afrique pour remonter vers le nord. C’est le même décor minéral et salé, si l’on fait abstraction de tout ce qui peut être nommé désormais dans les parages, “France”, “Italie”, “frontière”, “Europe”, “police”, “ponte Santo Ludovico”, “ruisseau de la Roja”, “Schengen”, “papiers d’identité”, “euros”, “gare de Menton” … Juste des noms érigés en travers de leur route, des mots de substances et d’intensités différentes, mais qui sonnent désespérément creux pour eux en ce moment précis, car vidés de sens.

Au bord de l’eau, des migrants font cercle autour d’un des leurs particulièrement agité, une silhouette longiligne aux membres luisants comme des bâtons de réglisse, reconnaissable à son gilet de sauvetage orange marqué de deux lettres blanches, KJ (King Jacob ?). Il a déjà de l’eau jusqu’au ventre. Deux groupes s’affrontent à grands cris en gesticulant, les uns essayant visiblement de dissuader l’homme qui avance dans la mer en brandissant à bout de bras un bidon en guise de bouée, les autres, moins nombreux, l’encourageant du bord avec détermination.

Soudain, l’homme s’enfonce dans l’eau jusqu’au cou et se lance dans une sorte de pédalage frénétique, accompagné de grands mouvements de bras désordonnés. Le problème, apparemment, c’est qu’il ne sait pas nager. Le souffle court, on l’entend ahaner et cracher l’eau par le nez et la bouche. Il brasse autant que sa science de la natation apprise sans doute dans le désert le lui permet, mais le résultat de ses efforts ressemble plutôt à un long et fastidieux surplace. Peu à peu, à force de grognements et de gémissements, il parvient à s’éloigner de la côte, luttant avec obstination pour maintenir la tête hors de l’eau. Quand il n’est plus qu’un point orange, à peine visible dans l’obscurité, le vent se lève et emporte quelques couvertures de survie. La mer commence à s’agiter.

Des vagues courtes au début, puis en l’espace de quelques minutes, des plus grosses, hérissées d’une frange d’écume et surmontées de masses sombres menaçantes qui gonflent et se creusent derrière elles. L’homme apparaît un bref instant sur les crêtes puis dévale aussitôt dans les creux disparaissant entièrement sous une déferlante avant d’émerger à nouveau de l’écume en hurlant. On distingue à peine sa voix perdue dans les aigus d’une langue inconnue qui se mêle aux cris des mouettes.

Seul au milieu de la mer en furie qui vient de se lever à l’improviste, il lance des bouts de phrases incompréhensibles à des témoins invisibles qui ne peuvent être que l’effet d’une hallucination. Comme la coque sombre de ce cargo surgi de nulle part et qui défile maintenant avec une lenteur interminable devant lui. Comme ces corps éparpillés qui l’entourent de toute part et flottent, la tête déjà tournée vers le fond.

Dans l’obscurité clandestine, il entend des cris de terreur et voit surgir autour de lui, les visages grimaçants des disparus qui l’accompagnaient lors de sa traversée vers Lampedusa. Ils sont tous là à se débattre au milieu des remous, après que le rafiot qui les transportait depuis la Libye a gîté et s’est délesté de ses centaines d’occupants, entassés sans ménagement les uns sur les autres, jusque dans la cale. Des africains privés de leur terre par l’accaparement foncier, des soudanais chassés par la guerre au Darfour, des érythréens fuyant l’enrôlement forcé, des syriens échappés aux bombardements de leur maison par les forces d’Al Assad, de Poutine, d’Erdogan, de Trump, de Hollande, de Macron ou de l’Etat Islamique, des nigériens et des camerounais jetés sur les routes de l’exil par Boko Haram, des irakiens, des maliens, des afghans, des ghanéens éparpillés par la guerre, la faim et le rêve d’une vie meilleure ou simplement d’une vie tout court…

Toute une cargaison de malheureux à moitié nus, amalgamés sous le nom de migrants et envoyés par mille mètres de fond, sans distinction de race ni d’origine. À chaque vague qui le submerge, leurs noms et leurs histoires remontent à la surface de sa conscience et l’homme épouvanté implore désespérément leur protection, lui le miraculé dont la mer n’a pas voulu, Saïd le migrant qui a le courage insensé de remettre une nouvelle fois sa vie en jeu, laissant derrière lui la côte française, première terre “d’écueil” en Europe, pour lui et ses compagnons d’infortune.

Better die for something than live for nothing !

Cette fois il le sait, c’est sa dernière chance.

***

Les apparences sont une force d’occupation de la réalité”, écrivait Roberto Bolaño dans 2666. Aussi est-il nécessaire à ce point du récit d’aller au-delà des apparences en prévenant le lecteur facilement désorienté par les tréfonds de l’âme humaine, qu’il est invité à voir dans le portrait qui suit une “force de libération de l’illusion”, à défaut d’une post-vérité qui ne saurait être que journalistique ou historique.

Ainsi, affirmer d’emblée que le Professeur Balançon est un homme de science qui, pour d’obscures raisons, aurait mal tourné, serait réducteur. Cela reviendrait à chercher une justification de ses actes pour mieux l’excuser ou, dans le pire des cas, à exclure en lui toute possibilité de repentir afin de circonscrire le crime aux seuls criminels dans l’esprit du lecteur. Mais la réalité s’avère bien plus complexe à démêler quand elle se présente sous des apparences aussi favorables.

À première vue, Edouard Balançon porte beau la cinquantaine, avec ses cheveux bouclés, son teint bronzé par les plateaux télévisés et ses chemises blanches ouvertes, lui donnant un air décontracté dans le style d’un “nouveau philosophe” bien élevé -quoique souvent entarté. Chirurgien réputé, c’est sans conteste un homme fascinant aux yeux de toutes les femmes plus ou moins faites, refaites et surtout défaites du club de yachting très huppé de la Croisette. Des femmes riches et ménopausées depuis des lustres, “Loréalisées” à l’extrême. Parce que son aura de médecin et sa bonne éducation sait les convaincre mieux que n’importe quel miroir, “qu’elles le valent bien”.

Quant à la gent masculine que Balançon a l’habitude d’inviter à tirer des bords sur son luxueux catamaran, ce n’est pas trop de dire qu’ils se pressent pour faire partie de son cercle d’amis, autant par admiration que par intérêt. Ce sont essentiellement de richissimes étrangers, des hommes d’affaires anglais, allemands ou américains, des milliardaires russes, saoudiens, koweïtiens, émiratiens et chinois, des dirigeants de grandes multinationales, des hommes politiques plus ou moins influents, du monde des médias ou du cinéma et de vieilles et richissimes veuves comme Lady Alison. Mais sous ces apparences bling-bling et trompeuses, la vérité sur cet homme brillant que tout le monde se dispute dans les fêtes et réceptions privées, de Saint-Tropez à Monte Carlo, est plus inquiétante.

Alors qu’il paraissait promis à une carrière exceptionnelle et que son nom avait même été cité à l’OMS pour prendre la direction de l’Observatoire Mondial du Don et de la Transplantation d’Organe, Balançon avait vu sa carrière stoppée net. Des publications scientifiques avaient osé mettre en doute le sérieux de son travail. De sombres rumeurs de conflits d’intérêts avec des gouvernements et de grands laboratoires pharmaceutiques avaient entraîné son éviction et terni d’un coup sa réputation, tout au moins dans le milieu de la recherche. Son grand projet de créer un réseau professionnel de recrutement de donneurs d’organes étaient tombé à l’eau.

Dire que sa mise à l’écart forcée de l’élite scientifique avait porté un coup fatal à ses ambitions serait faux, car il était suffisamment narcissique et imbu de sa personne pour que l’idée qu’il se faisait de lui-même efface toute mauvaise image que d’autres, à tort ou à raison, pouvaient se faire de lui. Si l’affaire ne s’était pas répandue dans la presse nationale et n’avait pas fait de vagues dans les journaux de la french Riviera, il le devait à l’intervention efficace de quelques amis influents. Malgré tout, Balançon s’était senti humilié par ce manque de reconnaissance et de respect envers lui et tout ce qu’il représentait d’espoir pour la médecine, blessé au plus profond de ses organes pourrait-on dire ! Cette affaire, quoique soigneusement étouffée, avait laissé une cicatrice béante sur son amour propre et développé son naturel vindicatif ! “Ils ne te méritent pas” avait renchéri sa mère qui le portait aux nues auprès de ses amies, décrépies mais fortunées, du cercle de bridge.

Contraint de se retirer de la scène scientifique, de fréquenter des dames aux conversations ennuyeuses et à l’égo étouffant, il était devenu allergique à la laideur du monde, au point que l’idée de se reconvertir dans la chirurgie esthétique avait fini par s’imposer d’elle-même. Ainsi, pour se payer de ses déboires sur la peau des autres, il s’était mis à lifter les visages gondolés par les rides, à tirer les paupières affaissées par le dégoût de la vie, à débosseler les nez lassés de se sentir moches, à liposuccionner les ventres redondants, à rehausser les fesses balottantes d’une boutique de luxe à l’autre pour tromper l’ennui, à gommer la cellulite et les culottes de cheval des propriétaires de haras de la côte d’azur, à lipomodeler les bourrelets sur les hanches des femmes de cadres supérieurs, délaissées après leur grossesse. Avec une jubilation qui faisait plaisir à voir, il se transformait en justicier des apparences, capable de soigner l’image mondaine des nantis qui avaient les moyens de s’offrir ses services hors de prix, afin d’échapper au jugement stupide de la société.

À peine lancée, sa nouvelle activité avait démarré en flèche. Tout destinait Balançon au succès auprès des veuves joyeuses et friquées de la côte d’azur, jusqu’à ce qu’un jour, il reçoive la visite d’un type louche à l’aspect peu ragoûtant, qui allait donner une nouvelle orientation à sa science du scalpel. L’homme, un petit grassouillet au teint mat et à l’aspect négligé, s’était présenté à lui fagoté dans un costume jaune de lin froissé aux manches trop longues qui lui donnaient un air de joueur d’accordéon tzigane, sorti d’un film de Kusturika. Il transpirait de tous les pores de son front et il n’avait pas tourné autour du pot. Il disait s’appeler Aldo et être un homme d’affaires italien. Il s’occupait soi-disant de montage de sociétés écrans et de blanchiment d’argent liquide, beaucoup d’argent sale, des poubelles de fric, vous entendez… avait-il expliqué à Balançon avec des yeux hallucinés. Il était agité au plus haut point parce que la ‘Ndrangheta le recherchait. En fait, il avait tellement bien recyclé leur pognon que des montagnes d’euros s’étaient volatilisés dans la nature. Désormais, son seul échappatoire était de changer d’aspect et de disparaître de toute urgence.

– Je suis le seul à avoir les codes d’accès de leurs comptes offshore, avait-il soufflé en exhibant une clé USB minuscule entre ses doigts courts et potelés. Je vous paierez ce qu’il faut ! Ce n’est pas une question d’argent mettez-vous à ma place Professeur !

– Balançon l’observa attentivement et après avoir réfléchi quelques secondes, il dit que oui, c’était faisable, il pouvait changer plusieurs choses.

– Je peux faire de votre visage une énigme indéchiffrable pour tous ceux qui vous connaissent.

Il se mit à lui expliquer en détail comment il allait procéder. Il commencerait par une rhinoplastie pour lui reconstruire un nez plus fin et moins typé méditerranéen. Il enchaînerait avec une blépharoplastie pour remonter ses paupières tombantes qui lui donnaient un regard triste, de chien battu. Enfin, il réaliserait un triple lifting frontal, facial et temporal pour éliminer ses rides du lion, redresser sa lèvre inférieure (pendante à force de baver sur des lessiveuse de fric pensa-t-il), et le rajeunir de dix ans. Pour gommer les rides du front, des injections de Botox suffiraient.

– … Mais pour un changement encore plus radical, je devrais pratiquer une liposuction qui vous débarrassera de votre excès… (il toussa) pondéral, suivie d’une abdominoplastie afin de métamorphoser complètement votre silhouette.

L’homme d’affaires qui faisait au moins cent vingt kilos pour à peine un mètre soixante baissa les yeux avec pudeur et posa une main sur son ventre. Balançon releva dans son geste une sorte de tendresse et d’amour propre qui n’appartient qu’aux vrais boulimiques.

– Pour votre taille, je ne peux malheureusement rien faire.

Rendez-vous avait été fixé à la clinique dès le lendemain. L’intervention chirurgicale avait duré plus de six heures. Balançon lui avait retiré quarante kilos de graisse. Une semaine plus tard, l’homme avait quitté la clinique en taxi et Balançon lui avait conseillé de faire le mort pendant quelque temps.

– Histoire qu’on vous oublie et que ça cicatrise.

Aldo s’était mis au vert dans l’arrière pays niçois, mais au bout de six mois, il était réapparu aussi gros qu’avant l’opération et coiffé de cheveux blonds improbables, encadré d’un certain Luigi et de trois hommes empestant l’après rasage. Le petit groupe s’était présentés à la clinique avec l’homme d’affaires qui n’en menait pas large. Ils l’avaient retrouvé dans une pizzeria du vieux Nice, en train d’engloutir sa troisième portion de lasagne. Luigi n’y alla pas par quatre chemins. Il voulait vérifier si Aldo n’avait pas aussi avalé une certaine clé USB. L’homme d’affaires était terrorisé et implorait qu’on lui fasse une radio pour démontrer qu’il disait la vérité. Balançon avait alors répondu d’un air ennuyé que la clinique n’était pas un cabinet de radiographie et quand Luigi avait déclaré d’une voix rauque et glaciale qu’il ne restait plus qu’à lui ouvrir le ventre pour vérifier, une petite lumière étrange s’était allumée dans les yeux du chirurgien.

Les mafieux avaient bâillonné l’homme d’affaires qui pleurait à chaudes larmes et ils l’avaient ligoté sur la table d’opération. Balançon lui avait administré un anesthésiant local pour l’immobiliser avant de rouvrir au bistouri les cicatrices laissées par l’abdominoplastie qu’il avait pratiquée six mois auparavant sous le thorax, bien décidé à pousser son investigation plus profond. Il avait d’abord examiné minutieusement l’estomac, dans lequel il n’avait rien trouvé. Puis il avait continué sa recherche, même si le travail fastidieux qui consistait à palper chaque repli de l’intestin aurait pu être évité car l’homme d’affaires avait tout simplement caché la clé USB dans son anus, comme ils le constatèrent plus tard.

Mais la détermination du chirurgien avait pris le dessus et Balançon n’avait pas l’intention de laisser passer une telle occasion d’exercer son talent in vivo. C’était la première fois qu’il opérait un “donneur” vivant et il n’aurait sacrifié le moindre organe pour tout l’or du monde. Les hommes de Luigi furent pris de nausée et déguerpirent aux toilettes à tour de rôle pour vomir. Après avoir habilement retiré le foie et les reins, Balançon avait fini par extraire les poumons et le cœur de la carcasse inerte du malheureux Aldo. L’opération terminée, il avait remis la clef USB à Luigi, puis avait placé les organes dans une bourse thermique. Enfin, avec un air détaché qui glaça le sang des mafieux, il s’était lavé consciencieusement les mains et avait proposé de les accompagner pour remettre les organes d’Aldo en main propre à leur boss.

Après un coup de fil à leur chef pour expliquer la situation, Luigi et ses hommes avaient conduit Balançon au port de Cannes. Ils étaient monté à bord d’un yacht gardé par des hommes d’équipages tirés à quatre épingles. Sur le pont supérieur du bateau, un certain Enzo les attendait assis devant un cocktail arc-en-ciel et des olives vertes. L’homme portait des lunettes noires, un costume blanc impeccable et de longs cheveux frisés rejetés en arrière. Il accueillit Balançon d’un air satisfait, tout en jouant distraitement avec la clé USB, qu’il faisait passer entre ses doigts avec la dextérité d’un joueur de poker.

Benvenuto à bord du Mefisto Professore, que me vaut l’honneur de cette visite ?

Sans se démonter, Balançon posa la bourse thermique sur la table.

– J’ai une affaire à vous proposer dit-il en s’asseyant dans le fauteuil que lui indiquait Enzo. Le contenu de cette bourse thermique représente une petite fortune pour la science… et pour l’humanité !

– … Une fortune pour vous peut-être l’interrompit Enzo dans un français à l’accent napolitain, mais si vous me permettez, ce ne sont que de simples morceaux de carne… de la viande pour le commun des mortels, qui valent tout au plus quelques euros au prix de boucherie ! Tout dépend de quel côté de la frontière vous vous placez dit-il avec un air malicieux. De l’homme ou de la bête…

– Ces organes, parce qu’ils appartenaient à un homme, ont une valeur scientifique, économique, politique et sociale inestimables. Ils permettent de sauver des vies ajouta Balançon…

– … Mais pas n’importe quelles vies je suppose, le reprit Enzo ! Des vies qui peuvent se le permettre et payer le prix de leur survie. Cher professore, je ne vous apprendrai pas que selon les lois de la physique quantique, les limites de toutes choses disparaissent quand on les observe de très près. Tout se superpose, sans avoir de position bien définie, et il suffit de pouvoir franchir certaines limites ou frontières à sa guise pour changer totalement de point de vue sur la question. Voyez-vous, c’est une grande liberté de passer d’un pays à l’autre en Europe. Si j’ai envie, quando sono in Francia parlo italiano, et quand je suis en Italie je parle français  ! Dans les deux cas, permettez-moi d’insister, la seule frontière qui m’intéresse est celle qui nous sépare de l’homme et de la bête ! Mais détendez-vous Dottore Balanzone – vous me semblez tout droit sorti de la Comedia dell’arte ! Vous avez dû avoir une journée épouvantable… Con questo caldo ! Vous prendrez bien un drink… Luigi m’a vanté vos compétences de chirurgien.

Les deux hommes se plurent tout de suite. La perspicacité du mafieux surprit Balançon qui s’attendait au pire. Avec ses allures de dandy cynique et souriant qui n’a plus dans la vie que l’ennui à combattre, l’homme paraissait sans illusion sur les hommes, seulement amusé par la comédie humaine qui se jouait devant ses yeux à chaque instant. De son côté, Enzo savait jauger en un clin d’œil le type de bonhomme à qui il avait affaire. Le culot de ce chirurgien l’intriguait d’autant plus qu’à aucun moment il ne sentit en lui de rivalité. Au contraire, plus la conversation avançait, plus il se rendait compte que ce qui motivait Balançon était bien autre chose que l’argent. Il s’agissait ni plus ni moins que de créer une “banque”… Mais pas une banque classique, une banque mondiale d’organes, quelque chose d’utile et de tout à fait légal. Balançon connaissait parfaitement son sujet et il ne manquait pas d’arguments pour convaincre Enzo.

– C’est mathématique, un seul donneur d’organe “volontaire” ou non peut sauver autant de vies qu’il a d’organes vitaux à offrir… ou à prélever, dit Balançon. Et vous l’avez dit justement vous-même, ce n’est pas l’organe en lui-même qui fait la différence de prix entre les individus, mais plutôt la valeur de celui qui le détient. Vous me suivez ? Je n’invente rien, c’est écrit en toutes lettres dans la Déclaration des droits de l’homme :

Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.”

– … Et il y a une grande différence entre utilité commune et utilité personnelle, poursuivit Balançon. Ce qui permet de classer les individus en fonction de la place qu’ils méritent : utiles ou inutiles à la société. En fin de compte, il s’agit de mettre les inutiles au service des utiles, ni plus ni moins… Et la transplantation d’organes fait appel au principe de sélection des donneurs : “jeunes”, “sains”, “disponibles”. Si vous croisez avec les critères “inutiles”, “encombrants” et “indésirables”, vous obtenez les migrants qui grouillent à la frontière italienne, de Menton à Vintimille…

– … Ajoutez à cela que la population mondiale augmente à vitesse grand V et que l’Europe est devenue une vieille dame stérile, continua le chirurgien… Qu’un africain sur deux à moins de quatorze ans et que la population de l’Afrique a quadruplé en cinquante ans ! C’est culturel chez eux : homo sapiens et homo Malthus ça fait deux ! Pour vous faire une petite idée, chaque femme noire a au minimum quatre gosses dans sa vie, alors en imaginant qu’un enfant sur deux soit une fille, vous voyez où on va ! Si l’on ne fait rien maintenant, des millions de bouches affamées vont se presser aux frontières. Comme en ce moment, et ce n’est que le début ! À ce train-là, la race blanche est menacée de remplacement par la race noire, ni plus ni moins ! … De toute façon, la planète ne pourra pas nourrir tout le monde. Vu que chaque humain produit à peu près 60 tonnes de carbone par an, ça va vite devenir irrespirable ! Ce n’est pas pour rien que les américains, confrontés au même problème que nous, n’ont pas trouvé mieux pour lutter contre le réchauffement global et préserver leur environnement que de construire un mur à la frontière mexicaine, couvert de panneaux solaires. D’une pierre deux coups, c’est ça la globalisation !

Enzo qui était plus habitué à traiter d’affaires avec des mafieux, des chefs d’entreprise ou des politiques corrompus qu’avec des scientifiques écoutait Balançon en silence, cherchant à comprendre où il voulait en venir concrètement. Il commençait à entrevoir qu’il y avait du fric à gagner sans se salir les mains et avec en plus le prétexte d’agir pour une bonne cause.

– … Un projet d’envergure “humanitaire”, avait répété plusieurs fois Balançon.

Pour un chef de coscha de la N’dranghetta du calibre d’Enzo, les bonnes causes c’est sacré ! La création d’une fondation à but humanitaire quelconque est un gage de respectabilité. C’est la cerise sur le gâteau pour recycler l’argent sale en dons et actions de bienfaisance divers, qui offrent autant de moyens de pression aux politiques de tous bords. Le ciel étoilé au-dessus de la baie de Cannes et les cocktails aidant, la conversation des deux hommes dériva ensuite vers des sujets inattendus, tels que la diète méditerranéenne, le transhumanisme ou l’art moderne.

Ainsi, les deux hommes qui en étaient déjà au tutoiement, découvrirent que les bucatini alla matriciana préparés par le cuisinier du bord étaient leur recette de pâtes préférée, mais aussi qu’ils étaient parfaitement d’accord sur l’inégalité entre les hommes et les races, ou encore sur la nécessité d’une sélection pour la survie de leurs privilèges chèrement acquis, après que Balançon ait dit :

– En Amérique, il y a un monument dédié aux générations futures qui s’appelle Stonehenge, avec cette inscription :

Maintenez l’humanité en dessous des cinq cent millions en équilibre perpétuel avec la nature.”

– … Et la phrase est même traduite en douze langues, y compris en sanskrit, en hiéroglyphes égyptiens et en babylonien !

– On ne sait jamais, dit Enzo ! Si ça tourne mal un jour en Irak…

– Il n’y a qu’en Amérique qu’on peut voir des trucs pareils ! Ils prennent ça très au sérieux, tu as entendu parler du transhumanisme ?

Selon Balançon, les Etats-unis étaient la seule nation capable de créer une race humaine supérieure qui saurait vaincre la mort et même le réchauffement global.

A sa grande surprise, quand arriva le tiramisù au dessert, Enzo parla d’une œuvre d’art très spéciale qu’il avait “récupérée” un jour et qui intéresserait sûrement un scientifique comme lui.

– C’est un vrai corps humain écorché et coulé dans la résine !

– Quoi ? Tu veux dire que tu as une “plastination” du Professeur Gunther von Hagens ? Alors ça, c’est incroyable ! Si ce n’est pas un signe du destin, cela y ressemble !

– Destin ou fatalité, synchronicité ou pure coïncidence carissimo Edouard Balançon, répondit Enzo ! Appelle-le comme tu veux ! Pour moi tu es le Dottore Balanzone en personne !

****

Ils s’étaient entretenus longtemps sur le pont du Mefisto, tandis que la nuit s’avançait, ponctuée au loin de feux d’artifices tirés au-dessus de quelques fêtes privées. Puis, vers minuit, les hommes d’équipage avaient levé l’ancre pour rejoindre la côte occidentale de la Corse où ils passèrent quelques jours à écumer les boites de nuit et les tables de poker, de Bastia à Porto-Vecchio. Balançon n’avaient pas hésité une seconde quand Enzo lui avait proposé une petite virée improvisée “entre hommes” pour sceller leur nouvelle amitié. Il n’eut que le temps de sauter dans son catamaran ancré de l’autre côté du port pour prendre quelques effets personnels de rechange.

L’exécution d’Aldo avait fait peu de ronds dans l’eau. Son corps éviscéré avait fini découpé en morceaux dans le congélateur d’un pêcheur, un certain Pierrot, pour être utilisé comme appât dans ses casiers à langoustes. Depuis cet examen d’entrée dans le milieu, réussi haut la main, la chirurgie esthétique n’était plus que la façade honorable, destinée à masquer la nouvelle activité de Balançon qu’il appelait avec Enzo son “travail au black”. Répugnant mais propre et professionnel.

Il se sentait de la trempe de ces pionniers de la médecine, en quête de corps à prélever sur le grand “parc humain” pour faire progresser la science, certes en dépit des lois et de la morale, mais, pensait-il, toujours guidé par une éthique personnelle de la vie et de la conservation de l’espèce, plutôt que par une vulgaire pulsion criminelle due à l’appât du gain. Même si le prélèvement d’un seul organe pouvait lui rapporter jusqu’à 150 000 euros… Quand il s’agissait de s’arranger avec sa conscience, le Professeur Balançon avait plus de classe que de scrupules, car en bon scientifique, il croyait  sincèrement à la loi des chiffres !

À peine rentré de sa croisière en Corse avec Enzo, Balançon n’avait eu aucune difficulté à trouver les experts dont il avait besoin pour exécuter le plan concocté pendant la traversée. Son association avec Enzo lui assurait une source de financement intarissable mais surtout des ramifications profondes dans l’administration italienne pour développer un réseau d’envergure internationale. Dans les semaines qui suivirent, il rencontra plusieurs experts français et italiens en informatique, spécialisés en fabrication de microchip, en création d’application de géolocalisation, en pilotage de drone, en conservation et transport de sang et organes ainsi qu’en robotique téléchirurgicale.

Officiellement, le système devait permettre l’enregistrement des données médicales de chaque migrant contrôlé à son arrivée sur le sol italien, dans le but de créer un fichier international. Le programme comportait aussi l’insertion discrète d’un micro chip sous le cuir chevelu, permettant de géolocaliser l’individu pour son identification aux frontières.

Balançon fit jouer ses relations pour entrer en contact avec la meilleure pointure dans tous ces domaines, un français diplômé d’Harvard spécialisé dans les data-sciences et la recherche de connections dans le Big data. En clair, son travail consistait à alimenter le logiciel de suspection générale et de recoupements d’achats et paiements utilisés par les polices françaises et italiennes. Ainsi un simple nom était susceptible d’être identifié et repéré à tout moment. C’était exactement l’homme qu’il lui fallait.

Le matériel nécessaire fut acheté, embarqué et paramétré sur le Mefisto dans lequel Enzo avait fait aménager un poste de commande équipé d’un mac, de plusieurs écrans et d’une station de réception reliée à une puissante antenne GPS. Il ne restait plus qu’à régler le délicat problème de l’infiltration des autorités chargées de gérer les centres d’accueil de réfugiés en Italie, pour tendre sa toile. D’après Enzo, ce ne serait pas un problème et il avait emmené Balançon à Rome quelques jours pour lui présenter son amico Angelo.

*****

Angelo était d’origine calabraise mais il se sentait dans son élément à Rome. La meilleure façon de se fondre dans le décor avait été d’ouvrir un bar. Vivre au grand jour est souvent le seul moyen de passer inaperçu pour un truand ! Sous couvert de servir des capuccino et des tramezzini, il avait repris ses affaires en toute discrétion, après quelques années passées à l’ombre de la prison de Regina Coeli. Le bar était situé Via Magna Grecia, une large avenue très fréquentée qui commence à hauteur de via Appia Nuova et située à deux cent mètres “à vol d’ange” de la porte San Giovanni, comme il aimait le souligner. C’est pour cela qu’il l’avait baptisé le Paradiso. Le paradis sans confession en quelque sorte. Tout un programme !

Ce matin-là, quand Angelo quitta à pied son appartement Via Labicana, entre le Colisée et San Giovanni, pour rejoindre le Paradiso, il vérifia plusieurs fois que personne ne le suivait. Il remonta la via Merulana jusqu’à l’obélisque de Costantino, avant de filer en direction de l’entrée arrière de la basilique San Giovanni. C’était son raccourci habituel pour rejoindre plus vite “les murs” de Rome et Via Appia Nuova. Il traversa le grand espace pavé qui s’étendait derrière la fontaine, dévasté dans les années 80 par une bombe des Brigades Rouges. Un véhicule militaire était en faction sous les fenêtres démesurément hautes de l’édifice. Il entra par la petite porte discrète que le sacristain ouvrait à sept heures pétantes. Au passage, il leva machinalement les yeux au-dessus de l’entrée, vers l’inscription en latin :

INDULGENTIA – PLENARIA – PERPETUA

QUOTIDIA – TOTIES – QUOTIES

PRO VIVIS – ET – DEFUNCTIS

Angelo poussa le battant de bois sombre et luisant comme du caramel et se signa furtivement en embrassant son index replié, le doigt de la gâchette. Il traversa rapidement la basilique en longeant les grandes statues des apôtres aux épaules poussiéreuses qui bordent l’allée centrale et ne put s’empêcher au passage de jeter un regard inquiet vers le baldaquin rutilant avec son ciel noir d’Apocalypse, qui trône sous la nef de Borromini. Son regard glissa sur les plafonds de l’allée centrale aux caissons recouverts d’or, inaccessibles. Sauf à Hermès, le dieu des voleurs qui a des ailes aux pieds, pensa-t-il. Il avait eu le temps de lire toute la mythologie grecque pendant ses années de prison.

Arrivé près du portail d’entrée de la Basilique, il déboucha sur le large parvis ensoleillé qui faisait face à Piazza San Giovanni. Angelo était de bonne humeur et il eut l’impression que cinquante mètres au-dessus de sa tête, les Saint Jean-Baptiste et Saint Jean l’Evangéliste de marbre se penchaient sur son passage avec indulgentia. Histoire de se délester du poids de leur ombre trop lourd à porter, celui des crimes pardonnés à prix d’or. A en juger par la taille monumentale des portes, la hauteur imposante des sculptures et l’avalanche des peintures, décors et bas-reliefs de la deuxième basilique de Rome, la note avait dû être sacrément salée ! Au fond, si par une étrange alchimie tout ce barnum de bondieuserie avait pu pousser sur un tas de fumier, ça tenait vraiment du miracle ! Un instant il fut tenté de calculer mentalement l’argent qu’il lui faudrait débourser personnellement, pour être regardé lui aussi un jour avec “indulgence” par le très haut, mais il pensa à son rendez-vous avec Enzo et il hâta le pas pour traverser la place San Giovanni, en direction du San Francesco de bronze sale et verdâtre, qui défiait de son crucifix tendu l’énorme machine à laver quotidienne de tous ses péchés.

Quand Angelo arriva au Paradiso, Enzo et Balançon l’attendaient déjà. Il étaient en pleine conversation avec Luigi.

– Pour vous faire un cliché, nous les ritals, on a inventé la pizza, la mafia et les mandolines, dit Enzo avec un sourire narquois. Luigi s’occupe des mandolines… et voici le préposé à la pizza, continua le mafieux en se tournant vers Angelo qui venait d’apparaître dans la glace.

Les trois hommes échangèrent quelques politesses sur le ton de la plaisanterie, avant de s’asseoir à une table sur le trottoir. Il faisait beau, une serveuse brune aux grands yeux étrusques apporta une bouteille de spumante et des olives. Angelo lança :

– Emilia, metti l’acqua a bollire ! Le professore arrive spécialement de Nice pour goûter tes buccatini all’Amatriciana !

Son français appris derrière les barreaux au contact de la pègre marseillaise avait des relents de pastis et de Vieux-Port. La sirène assourdissante d’une ambulance obligea les visages à se rapprocher pour entrer dans le vif du sujet. Enzo et Balançon étaient arrivés à Rome le matin-même, à l’aéroport de Fiumicini.

– Il faut bien manger pour ne pas se faire manger, dit Angelo avec un sourire féroce ! Donc Enzo m’a demandé de vous aider à Rome, je suis la personne qu’il vous faut. Ici, sans recommandation vous ne pouvez rien faire ! L’époque des tangentes, ce que vous appelez en France les pots-de-vins, c’est fini. Aujourd’hui, pour faire du business, il faut une raison sérieuse, je veux dire une raison sociale, une activité légale.

Balançon évita d’entrer dans les détails de son activité, se contentant de dire qu’il opérait dans le domaine médical en général et chirurgical en particulier, et aussi qu’Enzo lui avait recommandé ses compétences pour entrer en relation avec les responsables politiques influents et compréhensifs dont il avait besoin pour monter l’affaire.

– Alors voilà… En deux mots, je suis en train de créer un réseau de recueil de données médicales, à des fins statistiques et – Balançon pesa le mot – “d’organisation” sanitaire, à l’échelle européenne. Parce que l’arrivée de tant de migrants pose un problème de santé publique pour la population ! C’est un sujet qui me tient vraiment à cœur, au niveau médical naturellement, c’est mon métier, mais aussi éthique ! Je ne sais pas en Italie, mais en France les autorités sont dépassées, elles ne comprennent pas que le monde change, que les frontières sont devenues des passoires et que si on ne prend pas des mesures tout de suite, demain il faudra s’attendre à des épidémies de toutes sortes. Ce n’est pas qu’un problème d’argent, c’est une question de bon sens et de salubrité publique ! Nous devons recueillir le maximum de données sur ces étrangers qui rentrent en Europe, dans un seul but de contrôle humanitaire, naturellement.

– Je ne suis pas scientifique Professeur, reprit Angelo mais je peux vous assurer que là où il y a des migrants, il y a aussi des subventions qui tombent de l’Europe ! Ce qui donne des idées à certains d’en détourner. Comme on est en Italie, alors on a vite fait de parler de mafia, mais ça ne veut rien dire, vous savez très bien que ce n’est pas une particularité italienne. La mafia, c’est un terme commode pour brouiller les pistes et jeter les doutes sur l’Italie, seul pays en première ligne à accueillir les réfugiés ! Parce qu’ici, au fond on n’a rien contre les africains. Le racisme est une invention politique des fachistes pour exalter le nationalisme, à la différence de la France où c’est le résultat de la colonisation, de l’esclavage et du complexe de supériorité de l’homme blanc qui va porter la civilisation aux pauvres noirs… La Grandeur de la France ! Non, la vraie mafia ne se bouge pas pour l’argent. C’est le pouvoir qui l’intéresse. Mais revenons à votre affaire. Je pense que dans votre cas, la meilleure solution serait de passer par nos centres sociaux. Ce n’est pas très compliqué à mettre en place. J’ai un amico mio au Capitole qui vous expliquera tout ça bien mieux que moi, il est comment dire… très disponible sur ce sujet. C’est le chef du secrétariat de la présidence du conseil communal de Rome. Et surtout – Angelo releva la tête pour finir son verre – il peut vous arranger une rencontre avec le responsable de l’anti-corruption qui contrôle les services de polices. C’est lui qui centralise l’identification de tous les individus qui transitent par l’Italie en ce moment. Faites-moi confiance Professeur, vous ne pouvez pas mieux trouver.

– Et s’il refuse ?

– Avec ce que nous faisons pour lui, Il a intérêt à collaborer ! Vous savez professeur, quand l’homme de pouvoir a peur, il est prêt à tout. Il descend de son trône et son seul salut, c’est de rencontrer un repris de justice qui a de la classe. Avec la garantie qu’en cas de coup dur, le voyou sera plus fort que les juges. À la fin, c’est ici que tout se décide, dans la rue. On y vit tout le temps mais on y meurt une seule fois. Sans nous pour contrôler la rue, les politiques à Rome ne sont rien ! Ah… Et pour le règlement de nos prestations, poursuivi Angelo, rien de plus simple. Une fois que vous aurez rencontré mes amis, ils vous ouvriront toutes les portes que vous voulez et vous n’aurez qu’à verser des “dons” à l’une de nos fondations. Par exemple Africa Food & Life qui œuvre pour l’aide au développement agricole en Afrique subsaharienne, avec la bénédiction du Vatican naturellement ! Une façon de légitimer votre projet en quelque sorte, en plaçant votre argent aux côtés de grands acteurs institutionnels au-dessus de tout soupçon, de grandes banques et des multinationales, leaders dans les domaines de l’eau, des cultures, des semences et des engrais… Bref tous ceux qui ont besoin d’être regardés avec “indulgence” par l’opinion publique, parce qu’ils pourraient être accusés un jour de créer les conditions de pauvreté et de famines à l’origine de l’exil forcé de nombreux migrants “économiques”, par l’accaparement forcé des terres qui faisaient vivre les petits paysans africains et leurs nombreuses familles. Vous savez, nos coopératives d’accueil de migrants n’existent que par la grâce des subventions européennes et des financements privés. Bienvenue au pays de l’art, des mécènes… et des humanistes !

Après avoir avalé les buccatini et siroté un verre de limoncello givré de la costiere Amalfitana, les hommes se levèrent et Angelo fit signe à un homme d’une trentaine d’années qui pérorait à l’entrée du bar avec la serveuse d’aller chercher la voiture. (Severino était un de ces petits voyous sans ambition, malgré des débuts prometteurs. Il n’avait fait qu’un seul hold-up dans sa vie et il avait trouvé le moyen de réussir son coup. Avec les 300 000 euros du butin, il s’était acheté une licence de taxi et avait rangé son pistolet dans la boite à gants. Depuis, il était le chauffeur attitré d’Angelo. Visiblement, ça lui suffisait. Sa couverture de chauffeur de taxi était parfaite et il avait horreur de faire monter n’importe qui dans sa voiture).

Angelo consulta le message qui venait d’arriver sur son téléphone et annonça qu’il avait déjà arrangé leur rendez-vous le lendemain au Capitole avec le chef du secrétariat de la présidence du conseil communal.

– En attendant de prendre la mairie de Rome, que diriez vous d’une petite partie de ramino entre amis, proposa Angelo en les conduisant dans la salle climatisée au fond du bar.

Le lendemain, leur rencontre avec le chef du secrétariat de la présidence du conseil communal de Rome se déroula comme l’avait promis Angelo. L’homme avait pris soin de convoquer dare-dare le responsable de l’anti-corruption qui ne fit aucune difficulté pour les mettre en relation avec des hommes à lui, chargés de l’accueil des réfugiés dans les différents hotspots de Sicile. Il n’aurait qu’à lui envoyer le matériel requis pour procéder aux premières identifications de migrants, grâce aux peignes équipés de micro puces électroniques mis au point par leurs partenaires informatiques.

******

Une fois rentrés à Nice, Balançon et Enzo n’eurent qu’une hâte : tester l’efficacité de leur système de repérage des migrants qui tentaient de passer en France. Ils n’eurent pas besoin d’attendre très longtemps. Environ trois semaines après leur sauvetage au large de la Libye et leur identification forcée avant d’être relâchés dans la nature, les premiers migrants microchipés se présentèrent à la frontière française et la chasse à l’homme put commencer.

Quand le système installé sur le Mefisto reçut la première signalisation d’un “poisson ” entre Menton et Vintimille, Balançon et Enzo exultèrent. Le fait que l’homme avait été localisé… en pleine mer ne leur sembla pas plus étrange que cela. Son groupe sanguin en faisait un porteur d’organe compatible. Même les prévisions de la météo marine qu’Enzo consultait quotidiennement passèrent au deuxième plan ce jour-là pour laisser place à son instinct de chasseur. Au Régina, la vie de la vieille anglaise ne tenait plus qu’à un fil et elle avait déjà versé un acompte de 50 000 euros pour sa greffe de foie. Il fallait agir vite !

Le Mefisto quitta le port de Cannes et mit le cap à l’est de Nice, vers une petite crique discrète près de Menton.

Enzo est installé sur le pont supérieur du bateau devant un ordinateur. Les images en gros plan de deux marins affairés au décollage d’un drone apparaissent par intermittence sur l’écran. L’engin volant, équipé d’une caméra thermique et d’une antenne décolle bientôt à la verticale. Il décrit un cercle au-dessus du yacht et s’enfonce dans la nuit en direction de la côte, tandis que de gros nuages passent devant la lune et que l’obscurité se fait plus épaisse. On peut seulement distinguer autour du Mefisto des bouées qui montent et descendent en rythme au-dessus de leurs corps morts, tenant en laisse une poignée d’embarcations squattées par les mouettes.

Mais c’est bien connu, la Méditerranée s’agite comme une bassine au moindre caprice du vent ou des hommes ! En cinq minutes, le vent se lève et la pluie se met à battre rageusement le pont du yatch qui se soulève en cadence, sous l’effet d’un courant de sud-ouest de plus en plus fort. À proximité, un voilier de location d’une dizaine de mètres, mal arrimé par ses occupants paralysés par la peur autant que par l’herbe qu’ils ont fumée, se détache de son ancrage. Soulevée par une déferlante, l’embarcation vient percuter de travers la coque du Mefisto qui sombre dans la nuit d’encre, en moins de temps qu’il n’a fallu pour l’écrire.

SMALL DATA

Paris, le 6 juillet 2045

Mr le psychologue en chef des Armées du Moyen-Orient et de L’Afrique de L’ouest, je souhaite attirer votre attention sur ma santé mentale qui se dégrade de jour en jour, suite au récent piratage des serveurs du Ministère de la Défense. Conformément à la procédure de demande d’assistance psychologique, voici le résumé de ma situation. A l’heure où j’écris cette lettre, je m’appelle Ari D. Je serai bref car, comme vous le savez, à minuit l’algorithme m’attribuera un nouvel avatar et les demandes faites au nom de deux pseudos sont interdites.

Il y a six mois, mes données personnelles se sont volatilisées en Russie avec celles de tous les dépendants du Ministère. Les hackers se sont servis de l’agence de chasseurs de têtes chargée de notre recrutement pour pénétrer dans le système informatique et accéder à nos informations confidentielles. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que le ministre de la Défense lui-même fut victime également de ce piratage. Il s’était soumis au traitement de ses données personnelles pour donner l’exemple et ses data ont été dérobées en même temps que celles des autres fonctionnaires des forces armées en charge de la sécurité du pays. Des recrues aux plus hauts gradés de l’état-major Air, Mer, Terre, Cyber en passant par les simples secrétaires d’administration de la guerre, comme moi.

Peu après cette cyberattaque classée alerte rouge par l’Agence de Sécurité Nationale, notre hiérarchie déclara que la situation était sous contrôle et que tout allait rentrer dans l’ordre très rapidement. Malheureusement quelques jours plus tard, tout est rentré en effet, mais pas dans l’ordre ! Lors d’une deuxième incursion dans les serveurs informatiques du Ministère dont la sécurité avait pourtant été renforcée, les pirates ont réintégré toutes nos données volées pendant la précédente attaque dans le désordre le plus total. Personne ne s’y attendait. Ce fut la confusion générale. En l’espace d’une heure, tout le monde changea virtuellement de nom, d’âge, de grade, de compte bancaire et même pour certains, de sexe ! Si chacun en son âme et conscience savait encore pertinemment qui il était, comment il s’appelait et quelle était sa fonction précise au Ministère, les choses en allaient de façon bien différentes dans les communications avec les postes de commandement. Ceux-ci furent inondés de rapports contradictoires en provenance des théâtres d’opération éloignés et émirent en retour, des ordres de nature à déstabiliser nos forces militaires engagées sur le terrain. Bientôt, les relations informatisées entre les différents services de l’armée devinrent impossibles, comme les échanges quotidiens entre nous. Le réfectoire du personnel et le mess des officiers se transformèrent en lieu de conflit ouvert permanent. Dans chaque caserne, il fallut désactiver d’urgence l’algorithme prédictif de menus qui établissait les plats en fonction des noms et des goûts de chacun, devant le mécontentement croissant des troupes. Tout le monde a commencé à suspecter ses voisins de chambres ou de bureau et les premiers troubles de comportement sont apparus.

Dans les semaines qui suivirent ces deux cyberattaques, une grosse tête du Ministère de la Défense dont je ne peux citer le nom – et vous comprendrez facilement pourquoi – décida d’attribuer un numéro d’identifiant inviolable aux 270 000 engagés et civils de l’armée. On nous convoqua les uns après les autres pour renforcer notre identification biométrique. On nous annonça par la même occasion que nous devions abandonner notre nom de famille pendant quelque temps, car c’était la seule donnée qui ne pouvait être effacée définitivement. Notre nom suffisait aux hackers pour nous retrouver à tout moment. Il y allait de la sécurité du pays, de la notre et de celle de notre famille, bien entendu. Chacun reçut temporairement un identifiant unique. Cet I.D. étant composé d’une longue série de chiffres, de lettres et de signes, il fut décidé après une consultation avec les représentants du personnel et les psychologues de nous attribuer aussi un avatar, pour des raisons d’humanisation. Car rien n’est plus impersonnel que de porter un numéro d’identification, aussi sécurisant soit-il.

Tout ce qui était à mon nom a dû être renouvelé -ma carte d’identité, mon passeport, mon numéro de téléphone, mon permis de conduire, mes comptes bancaires, le contrôle de ma domotique et de ma vidéo-surveillance, le déblocage de ma voiture, – ou sécurisé autant que possible – mon âge, mon casier judiciaire, les noms de ma femme et de mes filles, les noms des amis qui se sont portés garants pour moi lors de l’achat de ma maison. Sans compter mon adresse, j’en suis à mon quatrième déménagement ! Mais le plus grave, c’est que les pirates sont entrés en possession de mes informations vitales de santé, qui, elles, ne peuvent être effacées sans risque pour ma vie :  mon groupe sanguin, mon ADN séquencé et mon dossier médical. Si pour l’instant, ils n’ont pas encore touché à ma personne ni à mes proches, qui sait ce qui peut arriver demain ? Je n’ai pas un grade élevé dans l’armée et dans l’administration de la guerre et je m’inquiète peut-être sans raison. Entre militaires, il faut un certain courage pour parler de ces choses-là !

Pendant ce temps, une armée de développeurs était mobilisée pour résoudre le problème, purement “technique” selon nos supérieurs, mais qui s’avérait en réalité beaucoup plus complexe à démêler que le précédent. Officiellement, nous n’avions plus l’autorisation d’utiliser notre nom de famille et officieusement, nous devions participer à des séances de soutien psychologique intensif. C’est ainsi que je fus amené à vous rencontrer une première fois il y a 3 mois. Je commençais à me sentir très mal dans ma peau.

La suite, vous la connaissez. Ces cyberattaques dirigées contre le Ministère de la Défense n’étaient qu’un prélude, un “tour de chauffe” pour les pirates, qui ciblèrent un mois plus tard l’Agence Nationale de Contrôle du Numérique. Ce service rattaché au Ministère de l’Intérieur et chargé du fichage informatique de toute la population fut proprement vidé de ses données. Comme les experts le craignaient, ces dernières furent bientôt réinjectées de façon anarchique dans les serveurs de l’Agence. Ce qui provoqua le disfonctionnement global des administrations publiques. Face au chaos monstrueux qui s’ensuivit dans les transports, les hôpitaux, la police, les banques et pour répondre aux critiques de l’opposition, le gouvernement fut contraint de voter en urgence le décret sur la propriété d’état des small data n’appartenant pas à la société Google Alphabet Incorporated, interdisant à quiconque de modifier et communiquer ses données personnelles de type “non Alpha”.

À partir de là, mon état psychique n’a fait qu’empirer. Je n’ai plus de nom fixe. Tous les jours, l’algorithme m’attribue automatiquement un nouvel avatar. Le programmateur pourrait modifier sa fréquence de renouvellement, mais il y aurait un risque que nous nous attachions à un avatar plutôt qu’à un autre et qu’il soit plus difficile ensuite d’en changer. Au début, je trouvais inhumain de changer de nom chaque matin. J’ai fini par prendre le pli. C’est un peu comme changer de vêtements alors que l’uniforme, lui, reste toujours le même. On se fait une raison et sur ce point, j’ai laissé depuis longtemps mes convictions personnelles au vestiaire, si je puis dire. Le problème, c’est que je n’arrive pas à faire abstraction de qui je suis réellement.

Je ne peux m’empêcher de penser à mon nom devant la glace en me rasant, sans avoir la nausée. Si j’ouvre un livre ou un magazine pour me détendre, je n’arrive pas à lire plus de quelques lignes sans être pris de violents maux de tête. La nuit, je fais souvent le même cauchemar : j’erre dans un cimetière à la recherche de la tombe de mon père, mort durant la première guerre des data contre l’Axe Oriental. Des noms sont gravés sur tous les monuments, mais quand je me retrouve devant le sien, toutes les lettres sont effacées, sauf deux : “I.D”. Au réveil, j’imagine le pire : mon nom ne m’appartient plus, ce n’est plus moi, je ne suis plus lui. Il s’est détaché de mon corps. Si je le porte, je risque d’être éliminé physiquement par celui qui me l’a volé. Si je l’abandonne, je deviendrai un simple I.D. sans nom.

En volant mon nom, les pirates se sont emparés du même coup de mon passé et de mon avenir. J’ai compris que si je n’avais plus le droit de le porter mais qu’un inconnu pouvait le faire, non seulement mon nom n’était plus le mien, mais qu’il continuerait d’exister sans moi. Car il est impossible d’éliminer celui qui porte mon nom. Ils peuvent être des milliers en chair et en os, à se nourrir de mes data, dès lors que mon nom est enregistré dans leur mega-base ennemie. L’idée d’être dépossédé pour toujours de mon nom de famille et de savoir qu’il survivra contre ma volonté après ma mort, tout cela me rend fou. C’est comme si on avait dérobé la chose la plus vitale de mon existence, sans m’enlever la vie. Pour la première fois, je me demande vraiment qui je suis et ce que je vais devenir ?

Certes, l’armée est une grande famille, mais j’ai aussi la mienne, mes parents, mes enfants… C’est en leur nom, si vous me permettez cette expression malheureuse, que j’ai pris la décision de vous écrire.

J’en arrive donc à l’objet principal de ma lettre. Mon nom de naissance étant devenu trop lourd à porter, le seul fait de l’avoir constamment en tête nous rend vulnérables, moi et ma famille. Dans le but de nous prémunir aussi contre nous-mêmes, je vous demande d’examiner avec bienveillance cette demande de transfert de propriété de mon nom de famille à l’Etat, en échange de notre protection rapprochée. Je souhaite bénéficier de la procédure de sécurité prévue par la charte de nommage numérique dans le cadre de la loi de l’I.D., qui comprend l’effacement intrapersonnel de mon nom et mon renommage sous identité transhumaine de niveau 2.

Concernant l’implantation du biochip satellitaire vivement recommandée par la compagnie d’assurance, je me pose encore une question d’ordre pratique certes, mais qui peut avoir des retombées psychologiques à long terme : l’option d’assistance automatisée par drone limitera-t-elle désormais notre liberté de déplacement aux seuls réseaux couverts par la surveillance nationale 24 heures sur 24 ?

Sur ce dernier point, je m’en remets totalement à votre expérience pour nous garantir le plus haut niveau de sécurité, à ma femme et à mes enfants.

Ari D.

Nomex :  Ari D. Niveau : 3
Zone :
Nord occidentale
ID :
!#S@us!Wq0rtavcEnIgmA4110749

NO DESTINY

(Toutes ressemblances avec des personnes existantes, des faits réels et des lieux de guerres permanentes sont totalement volontaires.)

On pouvait dire que Destiny était une bombe, à tous points de vue. A la fois une Scarlett Johansson de calendrier pour marines en rut et la plus dangereuse des pilotes de Predator B. Les drones armés, l’arme ultime de l’Oncle Sam qui vous bouzille n’importe qui, n’importe où, sans jugement ni couronne, à partir d’une cabine de pilotage installée dans le désert du Nevada. Le Major Destiny était aussi la fille du Général Petrus, commandant de la Force internationale d’assistance et de sécurité en Irak et directeur de la CIA. C’était un secret pour personne.

Première de sa promotion, son éducation militaire l’avait conduite à surclasser les hommes dans tous les domaines, à commencer par celui qui faisait leur fierté : la guerre. Lors d’une récente visite à la Naval Air Station Fallon, le président l’avait décorée à sa descente de l’Air Force 1 pour son engagement dans la guerre contre les djihadistes au Yémen, en Irak et au Pakistan. Devant la crème des pilotes d’aéronefs de toute l’Amérique, alignés en pointillés sur la piste de décollage, Destiny s’était montrée impassible.

– Lieutenant Destiny Petrus, you do the job… l’Amérique compte sur vous. !

Son général de père n’avait pu retenir une larme de fierté. Sa petite Desty était le meilleur élément de la prestigieuse US Navy Fighter Weapons School… et la plus belle poupée Barby de toute la base. Une blonde fatale, capable de poisser en trente secondes les doigts de n’importe quel militant pacifiste, surpris entre les pages glacées d’un numéro de Penthouse spécial army.

À Nas Fallon, c’était le fantasme de la femme parfaite pour tout militaire réduit une nuit ou l’autre au rôle de coyote remontant la queue basse dans la Freemont Street de Las Vegas, sous le regard indifférent des putes. Le sex-symbol de la top gun implacable, pas du genre à se poser de problème de conscience, ni à se demander : why we fight ? Après avoir balancé une tonne et demi de bombes intelligentes sur sa cible, elle répondait avec une franchise désarmante aux regards furtifs des assistants :

– Qu’est-ce qu’il y a ? On se bat pour rendre le monde plus sûr à Mc Donald’s non ? 

Originaire de Harrisburg en Pennsylvanie, Destiny était pétrie de pensée positive. Volontariste, on l’avait persuadée dès l’enfance qu’il suffit de vouloir pour pouvoir et qu’en s’imposant une discipline de fer, on atteint tous ses objectifs. L’armée de l’air dirigée par papa lui avait fourni le cadre idéal pour apprendre à gérer ses émotions. Elle croyait en sa destinée, se répétant souvent “je ne m’appelle pas Destiny par hasard !” Et comme en plus elle savait qu’elle était jolie, dans ce monde d’hommes tout lui réussissait, ou presque.

En réalité, sur le plan sentimental, la vie de Destiny était aussi vide que le désert qui s’étendait autour de Nas Fallon. A force de vouloir incarner la perfection faite femme et de snober les soirées organisées par les officiers de la base, elle passait seule ses nuits. Avec un énorme chat castré, Davy, un persan strabique et gavé de croquettes vitaminées qui dormait avec elle sur le sofa quand elle n’était pas en mission. Aucun des officiers du camp ne pouvaient se vanter d’avoir eu une relation avec elle, autre que strictement militaire.

Ils en étaient réduits à l’imaginer en tenue d’Ève dans sa piscine privée, lorsqu’ils survolaient le quartier résidentiel de l’armée en rentrant à la base. Une sorte de mine flottante prête à péter à la gueule du premier kamikaze trempé de sueur qui se serait crashé dans sa ligne d’eau. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que dans l’intimité, Destiny ôtait son uniforme pour redevenir une femme normale, si l’on peut dire, romantique, douce, rêveuse, soudain triste ou hystérique, en proie à toutes les angoisses, capable de passer d’une crise aigüe de boulimie à l’anorexie la plus totale en 48 heures, buvant du Bordeaux et contrôlant fiévreusement ses messages sur son smartphone avant de l’éteindre et de le rallumer en se servant un nouveau verre de vin. Ses soirées finissaient en longs monologues avec Davy qu’elle caressait jusqu’à l’étouffer de baisers et quand le chat s’échappait de ses bras, elle fondait en larmes et l’accusait de la tenir cloîtrée par jalousie, pour l’empêcher d’avoir une vie comme les autres, avec un mari et des enfants… un chien !

Parfois Destiny disparaissait complètement pendant une semaine, en laissant une montagne de croquettes au chat. A peine vêtue d’une légère robe jaune ou rose, elle montait dans une Porsche Carrera blanche et prenait la direction de Battle Mountain au nord-est de la base, pour aller voir un certain Johny à l’hôpital militaire. Le pauvre avait troqué la moitié du visage et ses deux bras en Irak, contre un masque de fer et des prothèses bioniques, en essayant de désamorcer une bombe “artisanale”.

Elle avait connu Johny lors d’une opération de bienfaisance organisée par le révérend de la Chapelle de Nas Fallon. Ils avaient échangé sur la page Facebook de l’association et Destiny s’était prise d’admiration pour ce “vrai” soldat engagé sur le terrain, dans la guerre bien réelle. Rien à voir avec ces pilotes de drones de reconnaissance qui n’avaient jamais risqué leur vie et ne savaient pas ce que voulait dire manipuler une bombe télécommandée à distance, piloter un F-35 avec les fesses… ou manœuvrer comme elle un Predator B, faire le sale boulot et vivre en paix avec sa conscience, quoiqu’il arrive. Non c’était pas pareil.

Elle ressentait un trouble étrange quand Johny effleurait son corps avec ses doigts de métal et la soulevait du sol comme une poupée. Son cœur accélérait à la vitesse d’un processeur Intel, elle s’abandonnait à lui dans une étreinte transhumaine. Après l’orgasme, elle se sentait en quelque sorte une femme “augmentée”. Puis au bout de quelques jours passés à froisser les draps, à renverser les fauteuils et à faire déborder la baignoire de la suite de l’Hôtel Super 8 de Battle Mountain, elle le ramenait à l’hôpital et foutait le camp comme elle était venue, dans un nuage blanc, mirage bien vite effacé par la poussière du désert.

Le lendemain, Destiny réapparaissait à la base, sans autre explication qu’un sourire énigmatique en réponse aux questions scabreuses sur sa disparition. Bande de “hot dogs” pensait-elle ! Et une fois dans la cabine de pilotage, son sourire de petite cachottière laissait place à un rictus moqueur qui coupait l’envie de plaisanter à tous les mâles autour d’elle. Lipstick sur les lèvres et joystick en main, les yeux rivés sur le grand écran plasma, elle prenait le relai de la station de décollage de l’avion furtif, située quelques part à l’autre bout du monde, commandait les évolutions du drone au-dessus de la zone de territoire à “sécuriser”, lançait ses ordres sur un ton sec aux hommes chargés de régler les paramètres de vol, interagissait avec l’état major, parfois même avec le président en personne.

Un jour que Destiny pilotait son Predator B dans l’espace aérien irakien, l’ordre arriva du Pentagone de voler immédiatement en direction de Mossoul. Les puits de pétrole venaient de tomber entre les mains des djihadistes. La situation était en train d’échapper complètement au président. Les républicains au Congrès réclamaient une attaque immédiate des convois de combattants intégristes qui progressaient sur Bagdad et menaçaient les cinq mille fonctionnaires américains en poste dans la ville. L’équivalent des deux tours du World Trade Center. Le président refusait toujours d’intervenir. Le cours du pétrole avait affolé la bourse, mais pas assez les médias pour partir en guerre.

L’équipe de Destiny passa en alerte maximum. Les djihadistes de l’Etat Islamique en Irak et au Levant avaient dévalisé les coffres de toutes les banques de Mossoul et de sa région et raflé 500 millions en dollars et lingots d’or. De quoi équiper toute une armée en pick up Toyota, lances roquettes RPG7, Kalachnikof AK 47 et autres matériels de guerre qui circulaient entre la Syrie et l’Irak. Avec le risque que les armes fournies par les USA aux rebelles syriens tombent cette fois dans les mains des djihadistes en Irak et se retournent contre l’Amérique. Le convoi qui transportait le butin avait été repéré d’après des informations de la CIA et identifié formellement par des drones de reconnaissance Global Hawks. Si l’on voulait éviter une nouvelle guerre, il fallait agir tout de suite. Avant que le paquet de dollars et de lingots d’or ne soit réparti en plusieurs convois pour rendre sa récupération impossible. En l’absence d’accord officiel pour une intervention des forces aériennes américaines, il restait les drones.

Dans ces moments de tension extrême, Destiny devenait le bras armé d’un général ou du président. Elle savait faire preuve d’un sang froid et d’un sens de l’anticipation hors du commun pour compenser les millièmes de secondes de retard dus à la transmission de l’ordre par satellite, entre l’appui sur le bouton rouge en haut du joystick et le déclenchement réel du tir à 15 000 km, auxquels il fallait encore ajouter le temps nécessaire à la bombe pour toucher la cible. Selon la théorie de Destiny, les capacités “psychologiques” d’anticipation du pilote permettait à celui qui lançait l’ordre d’avoir l’impression que l’explosion se produisait immédiatement.

Quand elle déclencha le tir sur les véhicules qui apparaissaient en infra-rouge sur l’écran, elle eut aussi le temps de se demander si, à force d’anticiper, elle risquait un jour d’exécuter l’ordre de tir avant qu’il ne soit donné. Et puis la scène du convoi disparut instantanément de l’écran, dans un nuage de fumée pixellisée.

Le lendemain, une photo s’étalait dans la presse montrant les restes déchiquetés de 32 civils, des femmes et des enfants tués par une attaque de drone dans le nord de l’Irak, sur la route de Ninive à Bagdad. Mais il n’y avait aucun mot sur le trésor de guerre visé par l’attaque. Impossible de savoir si les victimes étaient de “simples” réfugiés fuyant les zones de combats ou des boucliers humains utilisés par les combattants de l’Etat Islamique en Irak et au Levant. Quand Destiny apprit qu’elle était attendue au rapport dans le bureau du colonel de la base pour un debriefing sur la dernière intervention, son sang se glaça. Non pas qu’elle craignait ce gradé toujours souriant avec elle, mais parce qu’elle ne pouvait s’empêcher de penser à tous ces morts pour rien. Maintenant il fallait assumer. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, avait-elle beau se répéter, mais son breakfast lui restait sur l’estomac.

Le colonel se montra très gentil et rassurant. Assis sur le bureau devant elle, il lui expliqua qu’elle n’avait pas à s’inquiéter des dommages collatéraux, qu’elle était couverte par sa hiérarchie, qu’il comprenait parfaitement ce qu’elle ressentait et qu’elle devait se reposer quelque temps. L’armée avait besoin d’elle ! Il se leva en lui répétant les mots du Président :

– Lieutenant Destiny Petrus, you do the job… l’Amérique compte sur vous. !

La nuit suivante Destiny fit un rêve horrible. Elle roulait très vite dans le désert hérissé de cactus quand elle vit surgir un enfant blond au milieu de la route. Au moment où elle allait le percuter, il devint si grand qu’elle passa entre ses jambes, deux immenses prothèses bioniques de jambes qui semblaient faites par le même fabricant des bras articulés de Johny. Le pantalon accordé aux bras de la veste. Elle descendit de voiture et marcha en direction d’un cactus qui semblait faire des signaux d’atterrissage à toute une armée de vautours invisibles. Elle tenait fermement la main de l’enfant. Puis elle se rendit compte que l’enfant avait disparu mais qu’elle serrait toujours sa main ensanglantée et elle se réveilla effrayée.

Les nuits se succédèrent, sans que Destiny puisse trouver le sommeil et elle commença de s’enfoncer dans une profonde dépression. Elle refusait de répondre aux appels insistants de son père qui se trouvait en Afghanistan. Elle restait prostrée, seule pendant des heures devant la TV, réglée sur des programmes d’informations en boucle, méconnaissable, les yeux gonflés, les cheveux en bataille, collés sur les tempes par les vagues de sueur froide qui l’inondaient. Elles n’osaient plus sortir de sa maison et en même temps, elle aurait voulu s’échapper loin d’ici, en Pennsylvanie, un pays verdoyant comme les yeux du chat qui la fixait intensément pendant des heures et avait parfaitement compris que quelque chose ne tournait pas rond. Elle le prenait à témoin sans relâche, lui disant que ce n’était pas sa faute, qu’elle n’était qu’une exécutante. Elle avait fait son travail, ni plus, ni moins, mais elle n’y croyait pas elle-même et retombait en larmes, suscitant l’inquiétude de Davy qui s’était mis à bouder ses croquettes.

Comment était-il possible qu’elle se sente coupable d’avoir exécuté un ordre dont elle n’était pas responsable ? Tu peux pas comprendre Davy… Quel homme, aussi bionique et augmenté soit-il, accepterait de fonder une famille avec une femme ayant tous ces morts innocents sur la conscience, sans compter les blessés, les estropiés, les culs de jatte, les manchots, les borgnes, les défigurés, les veufs, les orphelins ? Elle sentit qu’elle avait besoin de dire tout cela à quelqu’un qui la comprendrait et saurait trouver les mots pour la décharger de son fardeau. Non pas pour fuir ses responsabilités, puisqu’elle n’en n’avait pas, mais pour montrer qu’elle n’était pas insensible. Après tout, elle n’était qu’une militaire, faite de chair et d’os et avait besoin que le monde le sache, la comprenne.

Destiny appela le journaliste Steve Morgan du Las Vegas Sun qui était venu l’interviewer quelques mois auparavant, à l’occasion de sa décoration par le président. Rendez-vous fut pris le lendemain dans un hôtel de Carson City, près de NAS Fallon.

Ce fut la seule nuit où elle dormit profondément sans faire de rêves. A son réveil, elle eut du mal a rassembler ses idées, regarda l’heure et se souvint du rendez-vous avec le journaliste. Elle prit son smartphone pour l’appeler. A peine eut-elle fini de composer le numéro qu’une violente explosion fit éclater sa jolie tête blonde comme un fruit mûr.

SI DIEU ME LIT

Si Dieu me lit

Il sait bien que

J’crois pas en lui

Et que si je

R’faisais le monde

Ce s’rait sans lui

Si Dieu me voit

Il sait bien que

J’ai pas la foi

Et que si je

Décore ma tombe

Ce s’ra sans croix

Si Dieu m’entends

Il sait bien que

Souvent je mens

Et que si je

Deviens immonde

Je montre les dents

Qu’avec des si

Qu’avec des je

Ref’rais le monde

ça s’rait sans lui

Si Dieu me lit

Entre les lignes

Qu’il me corrige

Si j’l’égratigne

Si j’l’assassine

AUX RATS DU SOL

– Vous pouvez pas rester là !

Robert n’a pas envie de décamper. Robert Dusol n’est pas n’importe qui. Une particule de noblesse dans un monde de gueux. Personne ne lui fera lâcher sa turne style Henri IV sous le Pont-Neuf pour un foyer minable en banlieue. Sûrement pas ces deux pingouins en maraude avec leur bol de soupe et leurs gants en plastique bleu.

– Vous aussi monsieur, il faut vous en aller !

Bilad, un syrien échoué à Paris. Il a perdu ses papiers en mer. Sans compter qu’il en a une autre à traverser pour rejoindre l’Angleterre.

– Foutez-nous la paix, on a le droit d’être là, le droit du sol ! La France est peut-être aux français “de souche” comme ils disent, mais Paris sera toujours à tout le monde.

(bras d’honneur et gros plan sur l’étiquette du litre de rouge : A.O.C. appellation d’origine contrôlée)