PILLEURS DE TRONCS

Le soleil finit par percer la brume et on devine une rivière qui roule ses eaux grises et froides en contrebas de la route. Une voiture se range sur le bas-côté et deux hommes en descendent, bottes de caoutchouc jusqu’aux genoux, suivis d’un chien qui disparaît aussitôt dans le taillis.
– Qui ne pisse pas en compagnie est un voleur ou un espion. Tu te souviens du père Machin ?
– Ouais, un type bizarre, qui buvait exclusivement du vin de messe.
– Quand il parlait de sa maladie, il disait qu’il allait bientôt “défunter”. On ne savait pas trop s’il fallait rire ou pleurer.
– Encore un que l’idée de mourir avait rendu comme un chien qui court dans tous les sens pour fuir sa queue en feu.
– Ha ! Ha !… Tayau !… Viens là ! Putain de clebs ! C’est vrai qu’il s’était mis à courir les femmes… l’instinct de vie, c’était plus fort que lui et il fallait qu’il jette tous ses spermatozoïdes dans la bataille !
– Oui, le sexe était devenu son credo mais le combat était perdu d’avance, il le savait.
– Comment un prêtre, même défroqué peut-il en arriver là ?
Le plus grand des deux se reboutonne en marchant les jambes écartées, enfile deux doigts dans la bouche et siffle le chien. L’autre penché en avant prend son temps en regardant le ruisseau d’urine rigoler doucement dans le fossé.
– L’amour tout simplement ! Sauf que passer de l’amour de Dieu à celui d’une femme, même bigote, au lieu d’apaiser le démon de la cinquantaine qui lui tiraillait le bas-ventre, n’avait fait qu’attiser une concupiscence refoulée au plus profond de lui depuis l’adolescence. Et je soigne mes mots !
– Con-cul-pissant… C’est tout-à-fait-ça !
– Le problème c’est qu’à peine défroqué par son évêque, leur ménage avait pris l’eau. La grenouille de bénitier qui l’avait dévié du droit chemin n’avait pas supporté de le voir perdre son auréole de saint homme de la paroisse, quand ils avaient reçu les résultats de son test de fertilité : négatif. Ils avaient consulté une spécialiste du centre de Fécondation artificielle, une certaine Céline Elef, qui était aussi la principale donatrice de la paroisse pour le financement de la restauration d’une sculpture en bois du petit Jésus de l’église du père Machin, complètement bouffée par les vers.
– Céline… Elef, quel nom bizarre celle-là !
– À la fin il n’y en avait que pour elle…
– Normal, après d’être fait plaquer par sa pénitente, c’est encore cette Céline Elef qui lui avait annoncé, avec un petit sourire à peine gêné, que sa prostate était foutue depuis longtemps et qu’il n’en avait plus que pour trois mois à vivre. Elle était athée jusqu’à la moelle. Selon elle, pas d’âme, que des cellules saines ou cancéreuses, des statistiques, un protocole à suivre, une prise en charge médicale totale, des centres de fécondation in vitro et des utérus artificiels, mais pas de Bon Dieu, pas de Paradis. Condoléances. Curer le petit Jésus des vermines qui le ronge, c’était juste pour l’image de la clinique. Un vrai “voyage au bout de la nuit” cette Céline Elef !
– Ça fait quand même un sacré vide ! Au moins avec lui on avait quelque chose à boire ou à dire, même si dans sa bibliothèque, à la fin, il n’y avait que du vin de messe et des Bibles. Tu te souviens, toutes sortes de Bibles, des vieilles au cuir élimé qui sentaient l’église, d’autres le soufre, avec toutes les pages cornées à la diable. Des Bibles luthériennes, des Torah en hébreu et des éditions, en anglais, en allemand, en espagnol, en portugais, en grec, en chinois, en arabe, des Bibles syriaques en araméen, des Bibles septantes pour les orthodoxes, en grec, en russe, en serbe et j’en passe… et même une Bible de missionnaire espagnol en langue Algonquin ! Sur le rayon du bas, on trouvait des éditions grands formats aux couvertures glacées, illustrées avec des dessins mal faits, des Bibles “digest” de poche de la taille d’une fiasque de gnôle en cas d’urgence, un exemplaire de “la Bible pour les Nuls” et une bd de catéchisme style Tintin titrée “Jésus au Congo”… Et tout en haut, hors de portée des enfants c’était l’Enfer avec un traité des Positions du Missionnaire, une édition du Kama Sutra et une Bible évidée à l’intérieur pour planquer des photos pornos. Je n’ai jamais vu autant de versions de ce livre pour parler de l’amour dans toutes les langues. Une vraie tour de Babel en érection !
– Bah… Belle, quand j’y pense, elle ne l’était pas vraiment mais il disait qu’au début il avait été séduit par sa voix au confessionnal, et toutes les cochonneries qu’elle lui avait racontées sous le manteau. De là à lui proposer aussi sec un rendez-vous galant dans un centre de fécondation artificielle…
– Ouais sous la mantille de crêpe noir se cache l’amante… ou la mante religieuse ça dépend ! Le spermogramme négatif du Père Machin l’avait refroidie. Elle s’était muée en Sainte-Nitouche pour lui, mais pas pour le jeune séminariste qui avait été nommé à sa place.
– Au fond elle voulait bien concevoir un gosse mais comme Marie, sans coucher avec un homme, alors elle s’était imaginée qu’il valait mieux débaucher un curé pour être sûre au moins de faire un fils de Dieu.
– Et il avait mordu à l’hameçon !
– Paix dévorante à son âme.
Le plus petit balance la bouteille de bière qu’il vient de finir et se reboutonne à son tour.
– A propos d’âme, tu as pris les hameçons n°12 ?
– Bon Dieu j’allais m’asseoir dessus !
Le chien saute dans le coffre et la voiture repart en direction de la vallée, laissant derrière elle la brume se poser en haut de la colline et masquer la fumée noire d’une chapelle dévorée par les flammes.